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Nazi Boni
Histoire synthétique de l'Afrique résistante
Les réactions des peuples africains face aux influences extérieures

Paris, Présence Africaine, 1971. 311 pages, ill.

Chapitre IV
La résistance du Lam-Dioulbé Ahmadou Cheikhou, roi de Ségou
Situation de l'Empire Toucouleur après la mort d'El Hadj Omar

Résistance du Lam-Dioulbé Ahmadou Cheikhou, Roi de Ségou
Lam-Julɓe Ahmadou Cheikhou, roi de Ségou

La tragique disparition d'El Hadj Omar en février 1864 privait son empire de l'élément qui en faisait la cohésion et la force. Son fils Ahmadou lui succéda et prit le titre de Lam-Dioulbé — Commandeur des Croyants. Bien que jouissant d'une autorité spirituelle incontestable, il n'atteignit pas l'envergure de son père dont le prestige de grand capitaine s'auréolait d'un mysticisme plus prononcé. Le Lam-Dioulbé remplaçait le prophète mais n'était pas le prophète; il symbolisait l'Apôtre mais non le Messie. Cette circonstance aggravait singulièrement le danger des convoitises extérieures et la menace d'éclatement qui pesaient sur son empire. Celui-ci ne tarda pas à se morceler en cinq portions: l'Etat de Ségou était placé sous l'autorité directe du Lam-Dioulbé qui soumit les Bambara et les Peul, et établit, au fil de l'ép ée, sa domination absolue sur ce royaume. Les quatre autres Etats, vassaux en principe d'Ahmadou mais pratiquement indépendants, comprenaient le Macina où régnait Tidiani, neveu d'El Hadj Omar, depuis la mort de celui-ci ; le Dinguiray, le Khasso, le Kaarta, qui avaient respectivement à leur tête: Aguibou et Moctar, frères d'Ahmadou, Moustapha, ancien esclave du prophète. Entre le royaume du Kaarta et celui de Ségou, le Bélédougou qui avait repris son indépendance constituait une zone d'insécurité absolument inaccesible aux Toucouleur. Les populations fétichistes cherchaient à secouer le joug de leurs dominateurs musulmans. La pénétration européenne leur en fournira l'occasion.

Le Sultan Ahmadou et ees Frères

Grand, mince, de teint cuivré, avec de beaux yeux expressifs et des lèvres légèrement retroussées, Ahmadou parut toujours de 10 à 15 ans plus jeune que son âge réel. Il avait dans son maintien une incontestable prestance. Comme son père, personne ne le vit jamais cracher ou se moucher en public. Il pouvait, selon la tradition, rester des journées entières, immobiles, dans le recueillement, sans manger ni boire. Il parlait d'une voix à peine audible, lentement, pour vaincre son léger bégaiement. D'une intelligence supérieure, il savait soustraire sa pensée à ses interlocuteurs, qu'il déconcertait toujours. Sa nature prudente, méfiante, le poussait aux tergiversations calculées, pour gagner du temps et échafauder ses plans.
Ses rapports avec autrui tenaient dans ce principe : « Ne me fais pas ce que tu ne voudrais pas que je te fisse. » Aussi excellait-il à rendre à ses adversaires la monnaie de leur pièce, ce qui lui valut le surnom de « Renard Noir ». La « fourberie » que lui reprochaient les « Blancs » n'était que la réplique naturelle à la politique de ruse, d'imposture, de division que ceux-ci pratiquaient à son égard et à celui de sa famille.
Les Français travaillaient en particulier à exploiter son absolutisme accapareur pour dresser ses frères contre lui. Il le savait, et c'est ce qui justifie l'extrême sévérité dont il fit preuve vis-à-vis de ceux des siens qui prêtaient une oreille attentive à leurs intrigues. Il n'admit à aucun moment la moindre contestation de ses droits de primogéniture.
Fils de la roturière Haoussa Fatma, Ahmadou vit se dresser, face à lui, les prétentions d'Abibou et de Moctar — enfants d'Aïssata, princesse de Sokoto — dont le complexe de supériorité né de leur origine maternelle noble, provoqua chez lui une réaction implacable.
En 1870, il se saisit d'Abibou et de Moctar révoltés contre lui, les mit aux fers et les laissa mourir en prison, à Ségou. Il amnistia Bassirou, Daye, Nourou, Mounirou, Ahmeydou, ses frères les moins compromis dans l'affaire.
Revenant vers Ségou, après la répression de l'insurrection partie de Dinguiraye, il passa à Ouossébougou et séjourna à Guigné où il prit, en 1874, le titre de Lamido Lam-Dioulbé. A cette occasion, il nomma solennellement au gouvernement de plusieurs provinces certains de ses frères amnistiés. Ainsi, échut le commandement de Diafounou à Nourou, de Diala à Daye, de Koniakary à Bassirou, du Kaarta à Mountaga dont les relations amicales avec les Français, jusqu'à la destruction de Mourgoula, aiguisèrent sa méfiance toujours en éveil.
De 1870 à 1874, Ahmadou confia la régence de ses Etats de Ségou à son frère Aguibou. Celui-ci succéda sur le trône de Dinguiraye en 1878 à Seydou, cet autre fils d'El Hadj Omar, tombé au cours du combat de Nora, sur le Niger, deux ans plus tôt.
En 1887, Aguibou, circonvenu par l'officier français Oberdor, plaça son royaume sous le protectorat de la France. Cet acte déloyal indisposa contre lui son suzerain, le sultan Ahmadou. Ce fut dans cette déplorable conjoncture que l'héritier d'El Hadj Omar affronta avec obstination les ennemis de son empire.

Le Roi Ahmadou Cheikhou se bat

« C'est sur le territoire d'Ahmadou que nous avons élevé nos forts de Bafoulabé, Badoumbé, Kita et Bamako et que nous avons pris Sabouciré, Goubanko et Daba. C'est un de ses vizirs que nous avons chassé de Mourgoula. Ce sont ses sujets que nous avons châtiés et liés à nous par des traités. Ce sont ses forêts que nous avons abattues pour construire notre ligne de chemin de fer. C'est sur ses eaux que navigue notre canonnière le Niger » 1.

C'était en ces termes fort nets que Rambaud exprimait, en 1855, dans la «Revue des Deux Mondes », la violation du droit en vertu de laquelle les Européens grignotaient le « Saint Empire » que le prestigieux Prophète El Hadj Omar léguait, par sa mort, à son fils Ahmadou Cheikh Tall, roi de Ségou.
Chef musulman lettré, Ahmadou Cheikhou décelait à travers le drapeau tricolore le profil de Jésus-Christ. Dans son esprit, la Croix entrait en collision avec le Croissant de l'Islam. Insolemment, les « Nazaréens » venaient le narguer, profaner ses terres et le frustrer de son patrimoine. Cette usurpation le mortifiait. Il ne tarda pas à traduire sans ambages son ressentiment dans la protestation qu'il adressa aux Français.

« N'oubliez pas que vous avez fait irruption dans mes Etats sans autorisation, sans droit aucun, au mépris des traités qui nous liaient. Je revendiquerai toute ma vie les terrains sur lesquels s'élèvent vos forts. »

Il tint parole. La recherche des solutions éminemment nuisibles à l'envahisseur blanc polarisa les immenses ressources de son esprit. En dépit de certaines apparences et des arrangements tactiques éphémères, Ahmadou Cheikhou demeura toute sa vie l'un des plus farouches ennemis de la domination coloniale.
Cependant, le souci d'abattre Samory contraignait les Français à le ménager provisoirement. Le très fin roi toucouleur détecta sans peine ce stratagème. Les forts étrangers édifiés contre son gré sur ses terres aiguisaient sa méfiance. On pouvait compter sur lui pour ne pas réaliser l'alliance du lion et du berger dont le troupeau eût fait les frais.
Ainsi, s'expliquait l'échec des « tentatives » françaises de conciliation de 1883 à 1889.
Le poste de Bamako, installé en 1883, gênait le roi Ahmadou qui abandonna ses Etats de Ségou à son fils Madani. Il résolut de prendre en main le royaume du Kaarta sur lequel régnait son frère Mountaga depuis 1873. Convoqué à Bassaka et informé des intentions d'Ahmadou, Mountaga choisit de mourir en héros plutôt que de se rendre à l'ennemi, cet ennemi fût-il le roi Ahmadou son frère. Meurtri de la souffrance de son peuple, il poussa l'altruisme jusqu'à lui recommander de se soumettre pour éviter le massacre, alors que lui-même se faisait sauter dans sa poudrière avec son puîné utérin Day et son fidèle griot Farangalli.
La chute de Nioro donna un regain de prestige au Lam-Dioulbé, qui bondit à l'annonce de la signature du traité de Nyamina par le lieutenant de vaisseau Davoust avec le chef du village. Une preuve de plus de la volonté délibérée des « Blancs » d'empiéter sur son domaine et de détruire son autorité. Désormais, la route de Ségou lui était barrée. Aussi sa réaction ne se fit-elle pas attendre. Il coupa toutes les voies de communications aux caravanes qui ravitaillaient les comptoirs en gomme et manifesta son intention de marcher sur Kayes et Bafoulabé. Un incident l'en empêcha. Il lui fallait réprimer d'urgence le village de Lambédou où son frère Day, révolté contre lui, s'était enfermé dans son tata.
Les Français ripostèrent par l'interdiction faite à leurs comptoirs de vendre des armes et des munitions à Ahmadou Cheikhou. Pareille situation couvait de graves conséquences.
L'Europe, en vertu de l'acte général de Berlin, venait de décider le partage de l'Afrique suivant un critère qui allait attiser ses rivalités internationales et la précipiter dans la voie des conquêtes sanglantes. La France, l'Angleterre, l'Allemagne s'affrontaient pour la possession du hinterland ouest-africain. Tout obstacle susceptible de les retarder dans leur lancée allait être anéanti, au besoin par la violence.
Vaincre dans l'immédiat l'hostilité d'Ahmadou devenait une impérieuse nécessité pour la France. Aussi, dès son arrivée à Kayes, le lieutenant-colonel Frey lui adressa-t-il une lettre pour lui donner l'assurance qu'il ne se mêlerait en aucune manière de ses affaires et lui demander en contre-partie d'abroger ses interdictions. Ahmadou Cheikhou réclama en échange qu'il lui livrât Mounirou et Ameydou, qui plaidaient auprès de lui à Kita, la cause de leur frère Day aux abois à Lambédou. Frey refusa de violer les lois de l'hospitalité, mais resta sourd aux supplications de ses protégés. Les opérations contre Samory l'obligeaient à créer de bonnes relations avec le roi de Ségou pour éviter de lutter sur deux fronts. Lambédou tomba, faute de secours extérieur. Par contre, le mois de janvier 1886 connut la défaite des Sofas de Samory à Niagassola. Frey saisit l'occasion pour faire étalage de sa puissance. Dans un but d'intimidation, il porta par écrit cet événement à la connaissance du LamDioulbé :

« L'armée de Malinkamory tout entière a été dispersée, son chef n'est parvenu qu'avec la plus grande peine à atteindre le Niger avec quelques cavaliers seulement. Samory m'a envoyé aussitôt une députation pour implorer la paix, souscrivant d'avance à toutes les conditions que je lui imposerais. J'ai répondu que je ne consentirai pas à accorder cette paix tant qu'un seul des Sofas de Samory serait sur la rive gauche du Niger. L'envoyé de Samory a expédié aussitôt des courriers aux quelques Sofas qui sont encore sur cette rive gauche du fleuve, avec ordre de passer le Niger et d'abandonner la rive gauche à nos troupes. Je suis heureux de t'apprendre ces faits afin que tu te réjouisses avec moi du résultat de cette campagne qui va mettre fin à cette série de guerres qui, depuis six ans, ensanglantent le pays entre le Niger et le Sénégal. Un traité de paix va être conclu prochainement avec Samory. Il est bon que nous signions tous deux également ce traité de paix dont je t'ai entretenu plusieurs fois depuis mon arrivée dans le Haut-Fleuve. Sache bien que notre amitié est préférable en tous points à notre indifférence et, à plus forte raison, à notre inimitié ».

Furieux, Ahmadou menaça de mort le porteur de la lettre. Son indignation se trouva accrue en avril 1886 à la suite de l'intervention des troupes françaises dans sa province du Guidimaka pour châtier les villages sarakolé qui avaient fourni des soldats à Mamadou Lamine. Aussi, après la prise de Lambédou, exprima-t-il son mécontentement dans une lettre qu'il adressa au Commandant supérieur :

« De la part de Ahmadou, Chef des Croyants... etc, nous, au Commandant supérieur …
 Salut à celui qui suit sur le droit chemin.
Sache que tes paroles ne correspondent pas à tes actes. Tu nous avais envoyé une lettre quand nous étions à Gadiabha, dans laquelle tu nous disais que tu voulais châtier les gens du Guidimaka et du Diafounou. Tu nous disais cela avec beaucoup de phrases, en me signalant ces gens comme des ennemis à nous deux, parce qu'ils font cause commune avec le Marabout. Je t'ai répondu en te disant que je suis en train d'entreprendre une expédition et que je ne puis rien faire pour le moment, mais que j'ai écrit à mes sujets pour les empêcher de te faire du tort, et leur ai prescrit de ne pas se mettre sous les ordres d'une personne autre que nous ; je leur ai défendu de venir en aide à nos ennemis. Je t'ai dit qu'à notre retour, si Dieu nous accorde la Paix, je les punirai aussi sévèrement qu'ils le méritent.
Je t'ai fait savoir que, s'il plaît à Dieu, je les punirai assez pour te satisfaire et de façon qu'ils ne recommencent pas. Tu n'as pas tenu compte de cette lettre. Tu as pris ton armée pour marcher contre eux, pour brûler leurs villages et enlever leurs troupeaux, puis tu les as chassés de leurs pays.
En recevant cette lettre, cesse de nous faire du tort, arrête-toi dans cette voie et ne continue pas à t'accaparer des gens qui sont sous notre domination. Il y a trop longtemps que nous gardons le silence et que nous fermons les yeux sur vos agissements contre nous.
Ne recommence pas à nous faire du tort en violant le traité c qui existe entre nous.
Si l'amitié que tu déclares avoir pour nous existe réellement, ne fais plus d'actes de cette sorte. »

Le 29 octobre 1886, le lieutenant-colonel Galliéni débarquait à Dakar pour succéder à Frey. L'attitude d'Ahmadou lui parut floue ; car ce dernier avait suivi avec intérêt les démêlés des « Blancs » dans le Boundou avec le Marabout Mamadou Lamine, et semblait s'apprêter à exploiter un éventuel échec des Européens. Pour se donner le temps de se débarrasser tout d'abord de Mamadou Lamine, le nouveau commandant supérieur écrivit au Lam-Dioulbé, lui envoya des cadeaux, parvint, grâce à une habile diplomatie à lui faire signer, le 12 mai 1887, le traité de Gouri qui plaçait ses Etats « actuels ou futurs» sous protectorat français et rétablissait les transactions commerciales interrompues depuis des années.
Quand arrivait, fin 1888, le chef d'escadron Archinard, le danger d'une coalition Ahmadou-Samory se dessinait. Tous deux récriminaient contre l'immixtion des « toubabs » dans les affaires de leurs Etats.
Le 20 aoilt 1890, fut traduite à Ségou une lettre rédigée en arabe trouvée par Mademba à Kalaké (16 km au sud-ouest de Ségou) qui semble avoir été écrite en 1889. On attribue à Ahmadou ce document destiné à Samory. Après une longue salutation, la lettre continue en ces termes :

« A Samory, fils de Lafia, salut. Nous avons vu l'envoyé porteur de la lettre de Samory. Le contenu en est plus doux que le miel. Nous avons trouvé dedans des choses que nous savions depuis  longtemps. Samory nous dit:  “ Revenant de Sikasso, j 'ai trouvé mon pays dans les mains des Français. Maintenant je vais faire  alliance avec toi contre les Français, qui, sache-le bien, cherchent  à détruire notre puissance et celle d'Abdoul Boubakar. Faisons alliance. Celui qui attaquera Ahmadou aura Samory pour ennemi.  Les Français veulent s'emparer de tout le pays et commander sur tout le Soudan.”
« Nous Ahmadou répondons: Dieu, seul peut nous réunir. Je te rends les amitiés que tu as pour moi et accepte ta proposition car cela est d'un bon musulman. Les musulmans se soutiendront comme les parties d'une maison s'appuient les unes sur les autres.  Dieu dit : Les musulmans sont tous parents et il leur ordonne de se battre avec les infidèles jusqu'à ce qu'ils paient tribut. J'accore derai ce que tu demanderas et je me battrai avec les Français  pour venir à ton aide jusqu'à ce qu'ils soient chassés du pays où tu les rencontreras.
« Cette lettre sera secrète jusqu'au jour de l'action. Qui ne peut cacher ses projets ne peut faire du mal à ses ennemis. Trompe les Français ; toute guerre n'est que trahison. Dieu nous a donné l'idée de faire alliance. Salut. »

Si ce document est authentique 2, il prouve le désir réciproque mais un peu tardif des deux chefs de se liguer contre le conquérant européen.
Au demeurant, Ahmadou considérait le traité de Gouri comme le plus cynique des marchés de dupe, puisque les Français continuaient à lui refuser la vente des armes, seul avantage immédiat qu'il espérait en tirer. Il ne se sentait plus lié par un engagement à sens  unique. Sa cavalerie s'était installée hargneuse sur la rive droite du fleuve Sénégal et l'exode des populations riveraines vers le Kaarta commença à une allure accélérée. Les résultats de sa propagande anti·française insidieuse mais efficace, se firent sentir aussitôt. Les Toucouleur de Koundian se montraient particulièrement agressifs. A Ségou, Madani refoulait les caravanes qui se dirigeaient vers les postes, arrêtaient les courriers de Tiéba, roi du Kénédougou, ami de la France, interdisait aux Peul la vente du bétail aux « Nazaréens ».

Cet impitoyable boycottage suscita la protestation du commandant de Bamako, ce à quoi Madani répondit en assimilant les Français à des «moustiques bourdonnants» qu'il convenait de traiter avec dédain. Le jeune et impulsif prince toucouleur ne faisait que traduire tout haut le sentiment que son père, plus sage et plus prudent, se gardait d'exprimer aussi nettement.
Dès lors, la collision des deux antagonistes devenait fatale. La conjoncture renversait la hiérarchie des urgences. Ruser s'imposait pour conjurer le danger toucouleur. Inciter Tiéba à tenir en haleine Samory vis-à-vis de qui l'on se composerait un visage d'ami, abattre Ahmadou Cheikhou avec l'appui des Bambara, se retourner ensuite contre Samory et le liquider sans retour, tel fut le plan du commandant Archinard.
Désormais, toute la carrière coloniale de cet officier sera étayée par un système de manèges et de violences mêlés, qui lui valut, ainsi qu'à tant d'autres « grands coloniaux » le titre de « technicien de la colonisation ».
Le 18 février 1889, Koundian tomba aux mains des « Blancs » après l'extermination de ses 300 défenseurs. Mais des opérations imprévues contre les Sofas de Samory stoppèrent la marche des vainqueurs vers Ségou, objectif principal. En attendant, Archinard installa des troupes à Nyamina pour barrer la route au Lam-Dioulbé, dans l'éventualité de son retour vers son ancienne capitale où se trouvaient ses femmes et son trésor.
Le commandant supérieur qui attendait sa promotion au grade de lieutenant-colonel était sans doute à l'affût de prétextes susceptibles de lui fournir l'occasion de se distinguer en liquidant ce « dangereux voisin». Il tenta d'annexer le village de Saboyé et d'obtenir du Lam-Dioulbé la reconnaissance du fleuve comme frontière entre ses Etats et ceux sur lesquels les Français « avaient des droits ».
Ahmadou regimba:
— Vous nous avez toujours affirmé que seuls des mobiles d'ordre commercial justifiaient votre présence ici. Tenez-vous-en là !
— J'ai tout de même des droits sur les territoires placés sous protectorat français, insistait Archinard.
— Tu n'en as aucun, rétorquait Ahmadou qui se refusait à légitimer par un acte quelconque l'usurpation des terres qu'Archinard disait françaises.
Dialogue de sourds. Désaccord sur tous les points. Aucun compromis possible.

La lutte reprit après l'hivernage. Une colonne française partit de Lontou, près de Médine, le 15 février 1890. Un mois plus tard, elle était à Bamako. Grossie d'un millier de Bambara à son passage à Nyamina, le ter avril, elle se trouvait le 6, à cinq heures du matin, devant Ségou..Sikoro. Pendant qu'elle traversait le Niger en pirogues, l'artillerie bombardait la ville réveillée dans la surprise.
Madani qui se trouvait à la tête de sa cavalerie dans le village Somono tenta de rentrer dans la ville pour sauver la famille d'Ahmadou. Devant l'intensité du feu de l'ennemi, ses fidèles l'en empêchèrent. Il ne put prendre le parti de s'en aller sans remords. Sa seconde tentative fut tenue en échec, alors que, revenant sur ses pas, il avait atteint le « champ des décapités» où le tir allongé de l'artillerie l'arrêta net. La mort dans l'âme, il se retira. Les épouses de son père, sa femme, son enfant et les familles des nombreuses notabilités qui entouraient Ahmadou à Nioro tombèrent, en même temps que son frère Abdoulaye et le trésor royal, entre les mains des Français.
Poursuivi à Sienso, Madani échappa de justesse à l'étreinte des combattants de Mary Diarra, représentant de la dynastie bambara déchue par El Hadj Omar.
La conquête du royaume de Ségou s'effectua sans difficulté majeure.
Mary Diarra récupéra le trône de son père.
Archinard marcha sur Ouossébougou, la terrible citadelle fidèle aux Toucouleur, située entre Ségou et Nioro. Sa colonne réduite à 300 personnes à cause de la pénurie d'eau, mais renforcée de 4 000 guerriers bambara, franchit en moins d'une nuit dans le sable, une étape de 25 kilomètres. Le 25 avril, à trois heures du matin, elle se trouvait en vue de Ouossébougou, mosaïque de fortins, village à l'organisation défensive particulièrement corsée.
Douze cents guerriers musulmans, Toucouleur et autochtones du village, tous dévoués au Lam-Dioulbé, sous les ordres de leur chef, le légendaire Bandiougou Diarra, s'étaient juré de défendre jusqu'au dernier souffle la place contre les « mécréants Nazaréens » et leurs « renégats noirs ». Ce fut la vraie collision entre la Croix et le Croissant.
La préparation d'artillerie dura plus de sept heures. Vint l'assaut : son chef en tête, la compagnie Levasseur partit au pas de gymnastique suivie des auxiliaires, essuya sans riposter le feu des défenseurs à 50 mètres. Dès qu'elle atteignit la brèche, la fusillade éclata aussi vive d'un côté que de l'autre. Une fumée épaisse s'éleva qui obstruait la vue. Les tirailleurs, chargés de garder la brèche, perdirent patience et se jetèrent dans la mêlée. Des quatre hommes qui transportaient le lieutenant Levasseur blessé, deux furent tués, deux autres les remplacèrent. Ainsi parvinrent-ils à l'ambulance. Le capitaine commandant les auxiliaires et le sergent Daguet trouvèrent la mort au même instant. Informé de ces incidents, le commandant Archinard envoya la section des tirailleurs qu'il tenait en réserve pour garder la brèche et couper la retraite aux auxiliaires qui seraient tentés de fuir. Il fallait prendre un à un les tatas particuliers, ce à quoi s'employaient les uns et les autres. Le sergent Béranger tomba aux côtés du capitaine Bonnier qui recevait presqu'en même temps une blessure au bras. Les anciens tirailleurs n'avaient plus de chef alors que le lieutenant indigène Alakamessa combattait dans une autre direction. L'imbroglio était complet.

« Les auxiliaires encombraient les rues, les cases, les cours, s'abritaient derrière les murs, déchargeaient leurs fusils au hasard», réclamaient de la poudre à tue-tête. Une dernière tentative pour atteindre le dionfoutou 3 central échoua. Au demeurant, un incendie barrait le chemin du réduit fortifié où le tabala résonnait sans débrider.
Le commandant supérieur ordonna à ses hommes de passer la nuit sur les positions acquises. Jusqu'au lendemain le tir d'artillerie ne s'arrêta point, le tabala non plus. A partir de 2 h 30, les assiégés tentèrent en vain plusieurs coups de main contre le quartier général.
L'énergie de la défense déconcerta les assaillants. La quasi-totalité des troupes avait été engagée, bon nombre d'hommes avaient été tués ou blessés et l'ennemi, sous l'impulsion du terrible Bandiougou, demeurait de taille. La situation était grave. Pratiquement la colonne échouait.
Toute la matinée, l'artillerie bombarda le dionfoutou et ses alentours. Toute la matinée, le tabala traduisit l'implacable résolution de la défense: « plutôt la mort que la reddition».

A midi, l'idée vint à Archinard de sermonner les chefs bambara réunis :

« C'est à cause de vous que je suis ici. Les Toucouleur de Oussébougou ne gênent pas les Blancs. Vous m'aviez dit qu'il suffisait de pratiquer une brèche pour que vous fassiez le reste; j'en ai ouvert cinq. On m'avait dit que les Bambara ne reculent jamais. Je l'avais cru, sans quoi j'aurais amené cent tirailleurs de plus et l'opération serait terminée depuis longtemps ».

Ce défi produisit sur les Bambara un effet prodigieux. Ils passèrent à l'assaut et plus rien ne les arrêta. Bientôt, on les vit se hisser sur les terrasses des cases, progresser en direction du dionfoutou où s'étaient concentrés les défenseurs et où continuait à rager le tabala. Ils gagnèrent la crête des murs du réduit fortifié. Parfois la fumée couvrait cette masse grouillante. Des blessés arrivaient à l'Etat-Major, se faisaient panser, puis repartaient. La porte du dionfoutou fut défoncée à coups de hache et là deux guerriers bambara trouvèrent la mort. Soit par l'entrée, soit par-dessus les murs, les autres firent irruption dans la cour. L'ardeur des assiégés au combat n'eut d'égale que leur résolution de mourir en héros. Recouraient aux cailloux, ceux dont les munitions s'épuisaient. Certains jetaient leurs fusils déchargés une fois pour toutes et debout, menaçants, l'air dédaigneux et l'injure à la bouche, ils narguaient la mort jusqu'à ce qu'elle vint les foudroyer.
Aucune défaillance chez les Toucouleur ; chez les Bambara non plus. Les uns et les autres ont, au même degré, le sens de l'honneur.
N'entendaient se rendre ni les captifs, ni les enfants, ni les femmes. Celles-ci se battirent à coups de sabres. Elles firent mieux, puisqu'elles entassèrent dans leurs cases des seccos qu'elles incendièrent pour périr brûlées avec leurs hommes blessés et leurs enfants. Une effarante déflagration retentit. Bandiougou venait de se faire sauter avec les siens dans son dionfoutou. Ce drame couronnait la victoire des assaillants. Là où la colonne avait calé, les Bambara, grâce à leur total mépris de la mort, à leur écrasante supériorité numérique, atteignirent le but.
« Partout, les cases sont pleines de guerriers morts. Autant de défenseurs, autant de cadavres ».
Une seule exception confirmait la règle : un enfant avait été recueilli sur le seuil d'une case. « Sa mère avant de mourir l'avait rejeté au dehors. »
Les pertes de la colonne s'élevaient à 90 hommes dont 18 tués. Aucun terme ne saurait rendre, avec suffisamment de force, la sublime conduite des défenseurs de Ouossébougou.
Archinard remit les ruines du village à l'ancien chef bambara du lieu. La vengeance de celui-ci fut satisfaite au-delà de ses exigences, on lui offrait de régner sur les ossements de son peuple. Cas de conscience. Mais le commandant supérieur qui ne s'embarrassait pas de pareilles considérations regagna Kayes le 25 mai 1889, fraîchement élevé au grade de lieutenant-colonel.
Le roi Ahmadou ressentit vivement ce coup. Sa haine contre le « Nazaréen » s'aviva. Il repoussa toute tentative de paix et fit attaquer constamment par ses troupes les postes du Haut-Fleuve. A son instigation, les travailleurs de la voie ferrée se révoltèrent et se livrèrent à d'importantes déprédations. Les Français réagirent : avec 470 combattants réguliers étayés par 1 300 partisans, ils enlevèrent Koniakary et y installèrent un poste. Les voilà à la porte du Kaarta.
Tourmenté par un sombre pressentiment, le Lam-Dioulbé réunit, à Nioro, une importante assemblée de notables et leur dit :

« J'ai tout perdu, je n'ai plus ni famille ni fortune. Je ne suis plus qu'un simple chef religieux, un musulman comme vous. Je vous demande conseil et me plierai à votre décision. »

Madani qui l'avait rejoint à Nioro lui demandait d'abandonner le combat. Mais son entourage qui ne pardonnait pas au jeune prince sa fuite de Ségou, décida la continuation de la lutte. Conspué, Madani se retira doucement, enfourcha son cheval et disparut au galop. Ahmadou s'inclina et resta au Kaarta, décidé à se battre contre l'envahisseur.
Il répartit entre ses fidèles la quasi-totalité des biens qui lui restaient.
Le 8 septembre 1890, il lança 10 000 cavaliers à l'assaut de Koniakary; mais quelle que fût la vaillance de ses combattants, les canons français eurent raison de leurs fusils de traite, lances et flèches. Aussi se retirèrent-ils en laissant 30 morts sur le champ de bataille. Le Lam-Dioulbé rentra à Nioro, désespéré.
En octobre, Archinard commença à mettre rapidement sur pied une colonne que vinrent grossir des contingents bambara du Bélédougou et de Ségou; le 21 décembre cette colonne entra à Gouri, capitale du Diafounou. Le 23, elle attaqua, à Niogoméra, 5 000 guerriers d'Ahmadou. Les Toucouleur la bousculèrent, puis finalement battirent en retraite. Le 30, ce fut le combat de Koriga où les 10 000 guerriers du Lam-Dioulbé lancèrent de furieux assauts contre les troupes françaises, réussirent à les tourner et à attaquer leur arrière-garde composée des contingents de partisans qui s'affolèrent et se débandèrent sans se défendre. Ils furent dégagés par les spahis. Mais finalement la colonne prit le dessus et mit les Toucouleur en déroute. Le 1er janvier 1891, elle entra sans coup férir dans Nioro évacuée. Ahmadou en était parti avec sa famille dans la direction du nord pour rejoindre le Macina. Mais ces dispositions avaient été prises pour lui couper la retraite. Il revint sur ses pas, vers Kolomina, reconstitua son armée à Youry. Le 3 janvier, son conseil de guerre sortait d'une réunion où il venait de décider un retour offensif pour le 4 sur Nioro, lorsque les sentinelles lui annoncèrent l'arrivée de la colonne. La surprise fut complète. Mais les Toucouleur firent preuve d'un courage, d'une ténacité et d'un dévouement indicibles.
L'ancien roi du Djolof, Ali Boury, avait pris le commandement des forces de la Résistance. Pendant plusieurs heures, il tint tête à l'artillerie française pour couvrir la retraite d'Ahmadou qui se trouvait à Léva d'où il gagna le désert. Il se réfugia chez les Maures Oulad Nacer vers Bou Batha.
Entre-temps, le capitaine Underberg fit passer par les armes Mary Diarra après un « règne » éphémère. Un Bambara Massassi du Kaarta, Bodian Coulibaly, recueillit la succession de la victime.
A Mademba Sy, échut le royaume de Sansanding créé à son intention par Archinard, qui se comportait en proconsul.
En 1891, le Commandant supérieur convoqua à Kita, Aguibou, roi de Dinguiray, frère d'Ahmadou Cheikhou Tall, lui notifia l'annexion de son royaume à la France. Aguibou prit acte de la décision, promit fidélité aux Blancs, et continua à régner sur son Etat sous le contrôle d'un Résident, le lieutenant Maritz.
A l'issue de son séjour dans le désert, Ahmadou jouit de l'hospitalité d'El Hadj Bougouni, roi de Nampala. De là, il se dirigea sur Bandiagara pour faire valoir son droit d'aînesse au détriment de son frère Mounirou, roi du Macina. S'il usait et abusait des avantages de la primogéniture, ce n'était point pour le plaisir de satisfaire une ambition, mais pour pouvoir organiser la lutte contre les profanateurs de son patrimoine.
Son succès au Macina était assuré. Déjà, le 20 juillet 1890, le service de renseignements du Soudan écrivait :

« Si Ahmadou arrive dans le Macina, il sera reçu avec enthousiasme par les Toucouleur et les Peul, trouvera tout de suite une nombreuse armée pour attaquer Ségou. »

Quand Mounirou apprit son arrivée à Dienné, il voulut se rebeller contre lui. Effectivement, les Toucouleur favorables à Ahmadou dont ils connaissaient l'hostilité vis-à-vis des Français, le désavouèrent. Ils lui demandèrent de s'effacer au profit de Lam-Dioulbé en lui assurant qu'il n'aurait aucune sanction à encourir vis-à-vis du fils aîné d'El Hadj Omar et que tous ses biens lui resteraient acquis. Mounirou se résigna mais voulut se suicider. Ses conseillers l'en dissuadèrent. Alors, il eut un geste magnanime. Dès qu'Ahmadou fut annoncé aux portes de sa capitale ; il alla au·devant de lui avec les notabilités de la ville, s'arrêta à distance respectueuse, descendit de cheval tandis que le Lam-Dioulbé restait en selle, alla lui serrer la main, remonta à cheval et, à la tête de son cortège, se rangea dans le cortège de son aîné.
Ahmadou Cheikbou fit une entrée triomphale dans Bandiagara. Il tint la promesse faite à Mounirou en son nom par les Toucouleur. L'ex-roi du Macina fut traité avec les égards dus à son rang et à son sens du devoir. Mais il ne survécut pas longtemps à sa déchéance, qu'il ne put supporter. Comme il en avait déjà manifesté l'intention, sans doute, se donna-t-il discrètement la mort.
Aussitôt installé, Ahmadou Cheikhou reprit la lutte : il ne désarmait pas :
« Je revendiquerai toute ma vie les terrains sur lesquels s'élèveront vos forts. »
A Samory comme à Tiéba, il fit des propositions d'alliance. Il confia au Maure Badi Tabeb Mahmoud la mission de prêcher la guerre sainte contre les « Nazaréens ». Son choix fut judicieux, car son missionnaire réussit à merveille auprès du fervent musulman qu'était El Hadj Bougouni, ainsi que des chefs du Monimpé et Sokolo, des Kalari et des Kabankao.

Abdoullahi Tall, (1879-1899) surnommé l'Aiglon
Abdullahi Tall (1879-1899) fils du Lam-Dioulbé Ahmadou Cheikhou, surnommé l'Aiglon

La résistance dans la région de Ségou, le Gueniekalary et le territoire de Sansanding

Dans la région de Ségou, l'exécution de Mary-Diara avait vivement mécontenté les populations. Son remplacement par un Roi d'origine kaarta, imposé de l'extérieur, combla la mesure. Les Minianka se révoltèrent contre Bodian. Ils s'opposèrent à l'intervention dans le conflit du Résident de Ségou, s'attaquèrent à celui·ci sans succès à Bla, le 23 février 1892, attendirent son départ pour s'emparer du village, y massacrèrent la garnison du Fama, qui s'y trouvait abandonnée et trahie par les habitants. Par contre, ils échouèrent dans leur attaque contre Diéna, se retirèrent soit à Bla, soit dans leurs soukhalas et entraînèrent dans le mouvement quelques villages du Baninko.
Dans le Guéniékalary, la situation n'était pas meilleure. Le soulèvement se traduisait par la destruction des moyens de communications entre Ségou et Koulikoro.
Les Peul Foulhouga et Sambori s'agitaient et se rassemblaient à Bomoti.
De Bandiagara, le Sultan Ahmadou avait autorisé Oumarel Samba Doundel à lever des soldats en vue de participer au mouvement insurrectionnel. Le 15 décembre, cette troupe était signalée à Moussabougou, à une trentaine de kilomètres de Sokolo. Elle se joignit aux contingents d'El Hadj Bougouni, renforcés par ceux de Tiama, roi du Monimpé et d'Abdéraman, roi du Sokolo. Ainsi regroupées, les forces de la Résistance s'ébranlèrent sous la conduite d'El Hadj Bougouni en direction de Sansanding. Fama Mademba avec ses contingents hétéroclites et peu sûrs ne pût arrêter la vague. Le 22 février, le blocus de Sansanding commençait. A la date du 3 mars, tous les villages de Mademba avaient rallié la Résistance. Le 13 mars, le Fama était attaqué sans succès dans sa capitale.
Une nouvelle colonne sous les ordres de Bokar Kimié vint du Macina renforcer le mouvement.
La désignation au commandement du Ségou d'un roi étranger à la dynastie locale et les abus d'autorité auxquels elle donnait lieu furent déterminants dans la révolte des Bambara contre les Français. Les habitants du Guéniékalary ne pouvaient supporter la férule du Gouverneur Bivi, Kaartanké, nommé par Bodian. Mais ce soulèvement était également motivé par la crainte des Peuls.
Quant à ces derniers, ils entretenaient au départ d'excellents rapports avec le Fama. Leurs chefs étaient bien accueillis par Bodian à chacun de leur passage dans la capitale. Survinrent la révolte du Minianka et l'arrivée dans le territoire de Sansanding des forces d'El Hadj Bougouni appuyées par la colonne toucouleure d'Oumarel Samba Doundel. La situation devint critique. Bodian se trouva dans l'obligation de renforcer ses garnisons établies dans les provinces au-delà du Bani et dans le Kaminiadougou. Mais son autorité était méconnue dans son royaume ; la levée des contingents se heurtait à des difficultés quasi-insurmontables. Il n'avait presque pas de sofas. Les tondions qui constituaient l'armée des anciens rois de Ségou s'étaient dispersés et réfugiés pour la plupart dans le Kaminiadougou où ils faisaient une opposition constante à l'autorité de Bodian. Le Fama dut se retourner fréquemment vers les Peul des clans Foulhouga et Sambori pour obtenir des guerriers. Tout d'abord ceux-ci lui en fournirent un grand nombre qu'il répartit entre Bla, Sansanding et diverses autres garnisons. Dans le massacre de la troupe de Bla par les Minianka, les Peul perdirent cent des leurs. Cette situation ne pouvait durer indéfiniment. Par ailleurs, la peste bovine sévissait. Ces événements rendirent les Peul nerveux. Aussi, les envoyés d'El Hadj Bougouni n'eurent-ils pas de peine à les porter au paroxysme de l'excitation qui se traduisit par l'assassinat du lieutenant Huillard à Souba, avec la participation des Bambara. Accouru trop tard au secours du lieutenant Huillard, le capitaine Briquelot Résident de Ségou, alla battre les Peul rassemblés à Bomoti. Aidés par Kounta Diara, chef de Kalaté, les Foulhouga et les Sambori entraînèrent dans la révolte les Bambara des villages environnants, mirent le siège devant Barouéli.

Intervention de la colonne G. Bonnier

Ces événements nécessitèrent l'intervention d'une colonne française conduite par le chef d'escadron G. Bonnier. Celui-ci partit de Bamako et le 16 mai, franchit avec ses hommes, le Niger à Koulikoro. Assiégé dans Barouéli par les insurgés, Mongo Kéita, chef de la garnison qu'y avait installée Bodian, lança un pressant appel au secours. Le chef du village de Nyamina, Sidi Koné, en informa par une lettre le Chef de la colonne. Le mouvement avait gagné la plupart des villages. La chute éventuelle de Barouéli eût entraîné celle de tout le Guéniékalary. La colonne pressa le pas. Le 17 mai, elle campa à N'golobala. Sanankora l'accueillit froidement, puis se soumit et fit des aveux. Ainsi, G. Bonnier apprit incidemment qu'à l'approche de sa colonne, les Bambara avaient perdu le sang-froid et lâché les Peul. Ceux-ci, craignant d'être coincés entre la garnison et la troupe française, avaient levé le siège de Barouéli et s'étaient retirés à Nougoula. Le 19 mai, G. Bonnier quittait Sanankoro pour Koulala. Le 20, il entrait sans coup férir dans Barouéli. Il essaya vainement d'obtenir la soumission des Peul Foulkoulaga et Sambori ainsi que des Bambara de Kountou rassemblés à Nougoula. Alors, il les dispersa après leur avoir tué plus de 200 personnes et se mit à leur poursuite. Le 29 mai, la colonne atteignait Souba. Le chef du village mis en demeure de livrer ceux qui avaient attiré le lieutenant Huillard dans un guet-apens, s'exécuta. Les trois coupables : Koniki Bouaré, Nassankouna Diara et Diongolo Diara, furent passés publiquement par les armes. Le griot qui, par ses chants, les avait poussés au crime était en fuite. Rattrapé et ramené le soir, il subit le même sort sur-le-champ.
G. Bonnier imposa à la population un serment de fidélité aux Blancs. Il reprit la poursuite des Peul. A Koloto, les habitants passèrent de l'hostilité ouverte à la soumission. Le 31 mai, le village de Bankoni, trouvé abandonné, fut détruit. Le 3 juin, les Peul surpris au gué d'Oua furent dispersés à coups de fusils. Les 11 et 12 juin, 73 villages du Guéniélakary assistaient au grand palabre organisé à Barouéli par le chef de la colonne. Bondian, pour apaiser les esprits, retira le gouverneur kaartanké qu'il avait imposé aux Bambara. Ceux-ci eurent la satisfaction de choisir Fadoua Fomba, chef du Kerla, un des leurs, comme gouverneur de leur province.
Le 15 juin, la colonne se trouvait à Ségou.
La famine sévissait dans les villages de Mademba. Le blocus de Sansanding continuait. Le gros des forces d'El Hadj Bougouni s'était établi à Sanamadougou et à Doséguela. Quant aux Toucouleur et Foulbé du Macina ils occupaient Koïla dans le Kaminiadougou où les Peul Dembéré et les Bambara s'étaient joints à eux et prenaient part à leurs incursions dans la province de Ségou.
Le 21 juin, la colonne se présenta à l'improviste devant Gnacouloumba dont elle s'empara. Le 22, la surprise de Koïla était totale. Cependant, Peul et Toucouleur se ressaisirent, sellèrent leurs chevaux et chargèrent. Malgré la tornade qui venait d'éclater le village tomba. Le 26 juin, Doséguéla succomba à son tour après un combat acharné.
A la date du 20 juillet 1892, la révolte était tassée et la mission de la colonne prit fin.

La chute du roi Ahmadou

Le Lam-Dioulbé créait de sérieux ennuis aux Européens. Sa part de responsabilité fut lourde quant aux événements dont le Ségou, le Baninko, le Sansanding et le Guéniékalary furent le théâtre. Les Français ne le lui pardonnèrent jamais. Dans son rapport sur la campagne de 1892-1893, Archinard donna libre cours à ses griefs:

« … il (Ahmadou) travaillait à nous créer des difficultés dans les provinces que nous occupions en y poussant les habitants à la révolte. Il nous faisait attaquer au nord de Sansanding et à l'est de Ségou et envoyait lui-même opérer des razzias sur notre territoire. En même temps, il cherchait à liguer contre nous, au nom de l'islamisme, tous les Noirs auxquels il croyait quelque puissance : Samory, Tiéba, El Hadj Bougouni, les Chefs du Minianka et tous les pays que nous avions pour voisins à l'est et au nord. Il fallait enlever à Ahmadou l'ombre de prestige dont il jouissait encore et pour cela, le chasser du dernier royaume créé par son père et le priver du concours des Toucouleur que le fanatisme musulman, l'orgueil vis-à-vis des autres Noirs et la haine contre nous, tenaient encore groupés autour de lui. »

En fait, Ahmadou jouissait d'un grand prestige, ce qui en faisait un adversaire dangereux et justifiait l'implacable résolution du Commandant supérieur de se débarrasser de lui. Il se défendit avec acharnement. La garnison qu'il avait établie à Mopti sous les ordres de Madani fut battue. La défaite de ses troupes à Kori-Kori ouvrit le chemin de Bandiagara dont Archinard s'empara le 29 avril 1893.
Ahmadou avait évacué sa dernière capitale à l'approche de l'ennemi. Poursuivi à Douentza où il tentait de rassembler ses fidèles pour un retour offensif, puis à Dalla, il gagna Hombori, dut abandonner son territoire et opérer une retraite vers l'est par Azibinda, le Liptako, le Torodi, le Yagha. Son rayonnement spintuel, l'importance de son cortège, effrayaient la plupart des chefs des pays qu il traversait. Certains évoquèrent, par crainte d'éventuelles représailles des Blancs, d'hypothétiques traités d'amitié qui les liaient aux Français pour s'abstenir de prendre contact avec lui. Il resta fort peu de temps à Dori. Par contre, les Peul du Torodi firent appel à lui. Les difficultés de ravitaillement de ses hommes, l'appréhension que sa présence suscitait partout, l'impossibilité de lever une nouvelle armée dans des Etats qui appartenaient à d'autres, constituaient autant d'obstacles que le sort semblait avoir accumulés à dessein contre lui. Son fils Maki l'accompagna jusque dans le Yagha, puis rebroussa chemin. Il dut autoriser une grande partie des 10 000 personnes de sa suite à le quitter.
Cependant, le paisible gouverneur Albert Grodet croyait encore possible une conciliation avec Ahmadou. Aux anciens partisans de celui-ci il déclarait à Bandiagara :

« Je suis prêt dans l'intérêt de la paix publique à assumer la responsabilité d'accepter la soumission d'Ahmadou ». Il confirma ensuite dans ses instructions au Résident de Bandiagara ses dispositions et ses déclarations qu'il autorisait celui-ci à faire connaître et à répéter chaque fois qu'il le jugerait utile. Aussi, dès que le Capitaine Destenave reçut une information selon laquelle le Lam-Dioulbé avait été mal reçu par le Chef du Torodi, se hâta-t-il de tenter de mettre cet échec à profit en lui faisant connaître les dispositions favorables du Gouverneur à son égard. Il lui fit parvenir dans le plus grand secret par un dimadio 4, en qui Ahmadou avait confiance — ce serviteur alité au moment de la prise de Bandiagara n'avait pu suivre son maître dans sa retraite — une lettre écrite par le vieux Marabout Alpha Rahia. Dans cette lettre, faite vraisemblablement sous la dictée du Résident du Macina, l'honorable notabilité musulmane laissait entendre au Lam-Dioulbé que sa « soumission serait reçue », que « toutes les routes lui étaient désormais fermées», qu'il fallait qu'il « eût foi dans la parole des Français, qu'il se fiât à la volonté d'Allah qui les avait envoyés pour commander le Soudan ».

Ahmadou voyait partout la trahison autour de lui. Pouvait-il se fier aux recommandations d'Alpha Rahia que le Gouverneur « nazaréen » venait de récompenser ? Quant à la confiance en la parole des Français, Ahmadou l'avait perdue depuis longtemps et pour toujours. « Malgré les traités qui nous liaient — avait-il répondu à Archinard — vous avez fait ce que vous avez fait à Koundian. »
En dépit de la bonne foi et des dispositions « favorables » du Gouverneur, cette dernière et secrète tentative de conciliation échoua et le grand vaincu passa le Niger avec les siens.
De Djibo, le 17 juillet 1895, le Capitaine Destenave écrivait au Chef d'Escadron de la région nord-est à Ségou :

« Puisque malgré ma lettre et les engagements que je prenais pour lui, Ahmadou a passé le fleuve avec sa famille et ses derniers partisans, mon opinion est qu'il n'y a plus à compter sur sa soumission ».

Au demeurant, le Résident de Bandiagara préconisait, si sa démarche au nom du Gouverneur avait abouti, l'internement du Lam-Dioulbé à Médine près de Kayes et celui de son fils Madani à Bissandougou. L'ex-Roi du Macina ne pouvait accepter sa reddition inconditionnelle à l'ennemi qu'il combattait avec acharnement et qui eût été heureux de le tenir à sa merci, sinon de l'exécuter comme en témoignaient les nombreux précédents. Il ne se résignait pas. Il espérait pouvoir réunir plus tard les conditions d'un efficace retour offensif. Il reculait dans l'espoir de mieux sauter.
Le 4 septembre 1894, le Gouverneur du Soudan reçut le télégramme suivant :

« Ségou — dépôt le 29 à 5 h 40 — Commandant région
nord-est à Gouverneur Soudan français à Kayes — A la date du 20 août le Capitaine — Résident Bandiagara écrit: J'ai l'honneur de vous rendre compte de deux faits importants : le second fils d'Ahmadou, Maki, vient d'arriver à Bandiagara avec une suite de quinze personnes. En l'absence d'Aguibou, en tournée d'achat de mil-grains, j'ai reçu sa soumission et celle des talibés qui l'accompagnent. Parmi eux se trouvait le Conseiller de Madani, fils aîné d'Ahmadou et le fils du Chef de Village de Konah— Maki avait le commandement du groupe chargé de tenir la route de Dori à Say. Il a rencontré de ce côté de très vives résistances des habitants de Say — Notables et commerçants sont très hostiles — Ahmadou, ainsi que les Sonrhaï de cette région. Ils ont refusé d'entrer en relations avec les envoyés d'Ahmadou et ont répondu qu'ils avaient fait un traité d'amitié avec les Français, probablement mission Monteil 1891 — Ahmadou a quitté Dori, la région était complètement épuisée. Il se dirige vers Yagha 200 km sud-est de Dori dont le Chef a demandé son appui. La discorde règne parmi les chefs de bande» (fin citation).

Tous les mouvements d'Ahmadou étaient suivis avec la plus grande attention. Le 19 novembre 1894 le Gouverneur reçut un autre télégramme ainsi conçu :

« Commandant région nord-est à Gouverneur Soudan français — Kayes — urgent — Capitaine — Résident Bandiagara à la date du 6 novembre m'écrit : J'ai l'honneur de vous rendre compte de l'arrivée à Bandiagara et de la soumission du Chef toucouleur lbra Almamy, l'ami et le principal auxiliaire d'El Hadj Omar, de Tidiani. Depuis 32 ans, il a pris part à toutes les guerres que les Toucouleur ont soutenues contre nous. Après la prise de Bandiagara, il avait suivi Ahmadou jusqu'à Dori. Il s'est séparé de lui, dit-il, parce qu'il a compris que la lutte n'était plus possible. Il dépose les armes ainsi que les douze Chefs et les six talibés qui l'accompagnent. Tous demandent à retrouver leur famille et à vivre en paix à Bandiagara. Il fait sa soumission aux Français et il promet d'accepter l'autorité d'Aguibou puisque les Français l'ont fait Roi du Macina. Aguibou leur a fait bon accueil … » (fin citation).

L'Aiglon meurt en France et l'Aigle au Sokoto

Lorsque le 6 avril, les forces françaises attaquèrent par surprise Ségou et obligèrent Madani à une retraite précipitée, abandonnant à l'ennemi la famille et le trésor de son père, un enfant de dix à douze ans, Abdoulaye, fils du Lam-Dioulbé, refusa de suivre les fuyards. Malgré un bombardement intense, il retourna dans la dionfoutou où se trouvait sa mère. Après la chute de la ville, Abdoulaye se rendit aux Français. Archinard le prit sous sa protection. Le prestige de son origine et sa noblesse naturelle en firent un objet de vénération de la part des Africains de la colonne. En route pour Kayes, à chaque heure de salam, les tirailleurs musulmans allaient spontanément prier derrière lui. Un tel rayonnement spontané inquiéta Archinard. Les autorités coloniales auraient fixé Saint-Louis comme résidence à l'auguste prisonnier si la présence de celui-ci dans cette ville islamisée n'eût été susceptible d'entraîner du remous.
Le Gouvernement français ordonna donc l'envoi d'Abdoulaye à Paris où l'on confia son éducation à une famille bourgeoise, les de l'Isle de Sales.

 D'une brillante intelligence, le fils du c Commandeur des Croyants ,. ne mit pas, au lycée Janson de Sailly, plus de 7 à 8 ans pour préparer avec succès le concours d'entrée à l'école militaire de Saint-Cyr. Le 19 mars 1899, il s'éteignait à Passy, vers l'âge de 20 ans, comme le Roi de Rome, au moment où il prenait pleinement conscience du drame de sa famille. Il repose au cimetière de Montparnasse 5.

Le Roi Ahmadou, après avoir franchi le fleuve avec ses derniers partisans réfractaires à toute soumission aux « Nazaréens », s'établit à Dounga, sur le Niger. Sollicité par les Peul du Dallol Bosso, il marcha contre les Djerma, les Touareg, les Maouri. Dans cette région, Ali Boury Ndiaye par ses exploits laisse une impérissable réputation de héros. Quant aux Toucouleur, leur souvenir y demeure associé à la terreur.
Avec l'approche des Français, ses mortels ennemis, Ahmadou se retira dans le Zamgara, en pays haoussa, au Sokoto, dont le Lam-Dioulbé lui accorda une hospitalité inquiète. Là, il se réfugia dans la méditation et la prière, mais ne se résigna jamais. Il se consuma petit à petit dans l'inaction, continua à se battre en esprit, en songe, à réfléchir au moyen providentiel de lever une armée pour chasser les « impies » du Saint-Empire de son père.

Réduit à la portion congrue, broyé par le chagrin et la haine, martyr de la domination coloniale, il succomba modestement vers mai 1899, deux mois après son fils.
La disparition de l'Aiglon entraîna-t-elle celle de l'Aigle ? Cette fois, la victoire de l'occupant fut totale et définitive.
La nouvelle de la mort du Sultan jeta la consternation dans les rangs des Noirs de la Mission Voulet et Chanoine au Niger, dont la plupart le vénéraient pour avoir naguère combattu sous sa bannière contre les Européens.
Son frère Bassirou prit sa succession à la tête des Toucouleur expatriés. Il participa avec ses hommes, aux côtés du souverain des Haoussa au terrible combat de Burmi, contre les Anglais à la frontière du Bornou sur les rives de la Gongola.
Un nouvel exode vint ensuite de la famille d'Ahmadou, la fuite ou « fergo », selon un vocable toucouleur 7, qui laissa éparses ses épaves aussi bien dans le Haoussa, le Darfour, le Soudan égyptien, que dans le Proche-orient, aux lieux saints de l'Islam.
Mais « sur 2 000 kilomètres, de Bandiagara au combat final de Burmi, ce fut une admirable épopée ... » 6. Le Commandeur des Croyants Ahmadou Cheikhou Tall, cet homme que les historiens coloniaux s'ingénièrent passionnément à dénigrer, aura été en son temps le porte-drapeau de l'Afrique dans le heurt de deux civilisations.

Notes
1. Histoire Militaire de l'A.O.F.
2. Ce document pourrait bien avoir été inventé par quelque intrigant à la recherche de félicitations et d'avancement. La mode était de tromper le Blanc pour avoir sa confiance. La tendance en milieu africain à assimiler la « politique des Blancs » au mensonge n'a pas d'autre origine.
3. Retranchement généralement fortifié et situé au milieu du village servant de résidence au chef et à sa famille.
4. Dimadio : captif de case.
5. Jacques Méniaud. Les pionniers du Soudan, Tome I, p. 456-457.
6. Gilbert Vieillard. “L'exode des Toucouleur”. Cahiers d'études africaines. No. 2. 1960, p. 495.
7. Fergo : terme Pular-Fulfulde qui signifie exode, exil. Il correspond à l'arabe Hijrah (en français Hégire), c'est-à-dire l'émigration, en l'An 622 , du prophète Muhammad de La Mecque à Médine pour se soustraire à la persécution de ses ennemis. [Tierno S. Bah]