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Albert Memmi
Portrait du Colonisateur

précédant le Portrait du Colonisé avec une préface de Jean-Paul Sartre
Paris, éd. Corréa, Petite Bibliothèque Payot, Editions de l'Etincelle, 1957, 1973. 180 page
s

Préface de l'auteur à l'édition de 1966

Je mentirais en disant que j'avais vu au départ toute la signification de ce livre. J'avais écrit un premier roman, « La Statue de sel », qui racontait une vie, celle d'un personnage pilote, pour essayer de me diriger dans la mienne. Mais l'impossibilité qui m'apparut au contraire, d'une vie d'homme accomplie dans l'Afrique du Nord de l'époque, me conduisit à tenter une issue dans le mariage mixte. Ce fut « Agar », qui se terminait par un autre échec. Je fondais alors de grands espoirs sur le couple, qui me semble encore l'un des plus solides bonheurs de l'homme; peut-être la seu1e solution véritable à la solitude. Mais je venais de découvrir également que le couple n'est pas une cellule isolée, une oasis de fraîcheur et d'oubli au milieu du monde; le monde entier au contraire était dans le couple. Or, pour mes malheureux héros, le monde était celui de la colonisation; et si je vou1ais comprendre l'échec de leur aventure, celle d'un couple mixte en colonie, il me fallait comprendre le Colonisateur et le Colonisé, et peut-être même toute la relation et la situation coloniales. Tout cela m'entraînait fort loin de moi-même et de mes difficultés à vivre; mais l'explication reculait toujours, et sans savoir encore où j'allais aboutir, et sans la prétention de cerner une condition si complexe, il me fallait au moins trouver un terme à mon angoisse.
Je mentirais donc également, en prétendant que ce Portrait que j'ai fini par tracer, de l'une des oppressions majeures de notre temps, visait à peindre d'abord l'Opprimé en général. Un jour, certes, je finirais par donner ce portrait général de l'Opprimé.
Mais précisément, je le souhaiterais réellement général; c'est-à-dire un portrait-synthèse, par surimpression de plusieurs inventaires concrets, de plusieurs portraits particuliers de différents opprimés. Un portrait de l'opprimé en général suppose tous les autres, me semble-t-il; il ne les préfigure pas, comme le croient certains philosophes, qui prennent leurs constructions pour des créations idéales de leur esprit, avec lesquelles ils iraient à la maîtrise du réel, alors que ce sont, le plus souvent, des stylisations non avouées du réel.
En tout cas, je n'avais pas le dessein, à l'époque, de peindre ni tous les Opprimés, ni même tous les Colonisés. J'étais Tunisien et donc Colonisé. Je découvrais que peu d'aspects de ma vie et de ma personnalité n'avaient pas été affectés par cette donnée. Pas seulement ma pensée, mes propres passions et ma conduite, mais aussi la conduite des autres à mon égard. Jeune étudiant arrivant à la Sorbonne pour la première fois, des rumeurs m'inquiétèrent : « Avais-je le droit, comme Tunisien, de préparer l'agrégation de philosophie? » J'allai voir le Président du Jury : « Ce n'est pas un droit, m'expliqua-t-il … c'est un voeu. » Il hésita, juriste cherchant les mots exacts : « Mettons que c'est un voeu colonial. » Je n'ai pas encore compris ce que cela signifiait en fait, mais je ne pus tirer de lui rien de plus et l'on imagine avec quelle tranquillité d'âme je travaillais par la suite. Bref, j'ai entrepris cet inventaire de la condition du Colonisé d'abord pour me comprendre moi-même et identifier ma place au milieu des autres hommes. Ce furent mes lecteurs, qui étaient loin d'être tous des Tunisiens, qui m'ont convaincu plus tard que ce Portrait était également le leur. Ce sont les voyages, les conversations, les confrontations et les lectures qui me confirmèrent, au fur et à mesure que j'avançais, que ce que j'avais décrit était le lot d'une multitude d'hommes à travers le monde.
Je découvrais du même coup, en somme, que tous les Colonisés se ressemblaient; je devais constater par la suite que tous les Opprimés se ressemblaient en quelque mesure. Je n'en étais pas encore là et, par prudence autant que parce que j'avais d'autres soucis en tête, je préférais surseoir à cette conclusion que je tiens aujourd'hui pour indéniable. Mais tant de gens divers se reconnaissaient dans ce portrait, que je ne pouvais plus prétendre qu'il fut seulement le mien, ou celui du seul Colonisé tunisien ou même nord-africain. Un peu partout, me rapportait-on, les polices coloniales saisissaient le livre dans les cellules des militants colonisés. Je ne leur apportais rien d'autre, j'en suis persuadé, qu'ils ne sussent déjà, qu'ils n'eussent déjà vécu. Mais reconnaissant leurs propres émotions, leurs révoltes et leurs revendications, elles leur apparaissaient, je suppose, plus légitimes. Et surtout, quelle que fût la fidélité de cette description de notre expérience commune, elle les a moins frappés, peut-être, que la cohérence que je leur en proposai. Lorsque la guerre d'Algérie fut sur le point d'éclater, puis éclata, je me prédis à moi-même, puis osai l'annoncer, le dynamisme probable des événements. La relation coloniale, que j'avais essayé de préciser, enchaînait le Colonisateur et le Colonisé dans une espèce de dépendance implacable, façonnait leurs traits respectifs et dictait leurs conduites. De même qu'il y avait une évidente logique entre le comportement réciproque des deux partenaires de la colonisation, un autre mécanisme, qui découlait du précédent, allait procéder inexorablement, pensai-je, à la décomposition de cette dépendance. Les événements algériens confirmèrent largement ce schéma que j'ai vérifié, si souvent par la suite, dans l'éclatement d'autres situations coloniales.
En tout cas, la multitude des faits que j'avais vécus depuis l'enfance, souvent en apparence incohérents ou contradictoires, s'organisaient ainsi dans des constellations dynamiques. Comment le Colonisateur pouvait-il, a la fois, soigner ses ouvriers et mitrailler périodiquement une foule colonisée ? Comment le Colonisé pouvait-il à la fois se refuser si cruellement et se revendiquer d'une manière si excessive? Comment pouvait-il à la fois détester le Colonisateur et l'admirer passionnément (cette admiration que je sentais, malgré tout, en moi)? C'était de cela qne j'avais surtout besoin moi-même: mettre de l'ordre dans mes sentiments et mes pensées, y accorder peut-être ma conduite. Par tempérament et par éducation, j'avais besoin, il est vrai, de le faire avec rigueur et d'en poursuivre les conséquences aussi loin que possible. Si je m'étais arrêté en chemin, si je n'avais pas tenu compte de tous les faits, si je n'avais pas essayé de rendre cohérents entre eux tous ces matériaux, jusqu'à les reconstruire en Portraits et jusqu'à ce que les Portraits se répondent les uns aux autres, je n'aurais guère réussi à me convaincre, et je serais resté insatisfait surtout de moi-même. Mais je commençais à entrevoir, en même temps, de quel appoint pouvait être, pour des hommes en lutte, la simple description, mais rigoureuse, ordonnée, de leurs misères, de leur humiliation et de leur condition objective d'opprimé. Et combien explosive pouvait être la révélation à la conscience claire du Colonisé comme du Colonisateur, d'une situation explosive par nature. Comme si le dévoilement de l'espèce de fatalité de leurs itinéraires respectifs rendait la lutte de plus en plus nécessaire, et l'action de retardement de l'autre plus désespérée. Bref, le livre m'avait échappé des mains.
Dois-je avouer que je m'en effarai un peu? Après les Colonisés explicites, les Algériens, les Marocains ou les Noirs d'Afrique, il commença à être reconnu, revendiqué et utilisé par d'autres hommes dominés d'une autre manière, comme certains Américains du Sud, les Japonais ou les Noirs américains. Les derniers en date furent les Canadiens français qui m'ont fait l'honneur de croire y retrouver de nombreux schémas de leur propre aliénation. Je ne pouvais que le voir vivre avec étonnement, comme un père voit avec une inquiétude mêlée de fierté, son fils acquérir une renommée où le scandale se mêle aux applaudissements. Ce qui ne fut pas tout bénéfice, en effet, car tant de tapage a empêché de voir au contraire plusieurs passages qui me tenaient beaucoup à coeur. Ainsi les développements sur ce que j'ai appelé le complexe de Néron; la description du fait colonial comme une condition objective, qui s'impose aux deux partenaires de la colonisation; ou cet effort d'une définition du racisme en relation avec la domination d'un groupe par un autre; ou encore l'analyse des échecs de la gauche européenne, et particulièrement des partis communistes, pour avoir mésestimé l'aspect national des libérations coloniales; et surtout, par-delà une esquisse que j'ai voulue aussi épurée que possible, l'importance, la richesse irremplaçable de l'expérience vécue.
Car je veux continuer à penser, malgré tout, que ce qui fait le prix de cette entreprise, à mes yeux tout au moins, c'est sa modestie, sa particularité initiales. De sorte que rien dans ce texte n'est inventé
ou supposé, ou même extrapolé hasardeusement. Il s'agit toujours d'une expérience, mise en forme et stylisée, mais toujours sous-jacente derrière chaque phrase. Et si j'ai consenti finalement à cette allure générale qu'elle a fini par prendre, c'est précisément parce que je sais que je pourrais, à toute ligne, à chaque mot, faire correspondre des faits multiples et parfaitement concrets.
Ainsi, l'on m'a reproché de ne pas avoir entièrement bâti mes Portraits sur une structure économique. La notion de privilège, je l'ai pourtant assez répété, est au coeur de la relation coloniale. Privilège économique, sans nul doute; et je saisis l'occasion pour le réaffirmer fortement: l'aspect économique de la colonisation est pour moi fondamental. Le livre ne s'ouvre-t-il pas par une dénonciation d'une prétendue mission morale ou culturelle de la colonisation et par montrer que la notion de profit y est essentielle 1 ? N'ai-je pas souvent souligné que de nombreuses carences du Colonisé sont les résultats presque directs des avantages qu'y trouve le Colonisateur? Ne voyonsnous pas aujourd'hui encore certaines décolonisations s'effectuer si péniblement parce que l'ex-Colonisateur n'a pas réellement renoncé à ses privilèges et qu'il essaye sournoisement de les rattraper? Mais le privilège colonial n'est pas uniquement économique. Quand on regarde vivre le Colonisateur et le Colonisé, on découvre vite que l'humiliation quotidienne du Colonisé, et son écrasement objectif, ne sont pas seulement économiques ; le triomphe permanent du Colonisateur n'est pas seulement économique. Le petit Colonisateur, le Colonisateur pauvre se croyait tout de même, et en un sens l'était réellement, supérieur au Colonisé; objectivement, et non seulement dans son imagination. Et ceci faisait également partie du Privilège colonial. La découverte marxiste de l'importance de l'économie dans toute relation oppressive, n'est pas en cause. Mais cette relation contient d'autres traits, que j'ai cru découvrir dans la relation coloniale.
Mais, dira-t-on encore : en dernière analyse, tous ces phénomènes ne reviennent-ils pas à un aspect économique plus ou moins caché; ou encore, l'aspect économique n'est-il pas le facteur premier, moteur, de la colonisation? Peut-être; ce n'est même pas sûr. Au fond, nous ne savons pas tout à fait ce qu'est l'homme en définitive, ce qui est l'essentiel pour lui, si c'est l'argent ou le sexe, ou l'orgueil, si la psychanalyse a raison contre le marxisme, ou si cela dépend des individus et des sociétés. Et de toute manière, avant d'en arriver à cette analyse dernière, j'ai voulu montrer toute la complexité du réel vécu par le Colonisé et par le Colonisateur. La psychanalyse, comme le marxisme, ne doivent pas, sous prétexte d'avoir découvert le ressort, ou l'un des ressorts fondamentaux de la conduite humaine, souffler tout le vécu humain, tous les sentiments, toutes les souffrances, tous les détours de la conduite, pour n'y voir que la recherche du profit ou le complexe d'OEdipe.
Je prendrai encore un exemple, qui va probablement me desservir. (Mais c'est ainsi que je conçois mon rôle d'écrivain: même contre mon propre personnage.) Ce Portrait du Colonisé, qui est donc beaucoup le mien, est précédé d'un Portrait du Colonisateur. Comment me suis-je alors permis, avec un tel souci de l'expérience vécue, de tracer également le portrait de l'adversaire? Voici un aveu que je n'ai pas encore fait: en vérité, je connaissais presque aussi bien, et de l'intérieur, le Colonisateur. Je m'explique : j'ai dit que j'étais de nationalité tunisienne; comme tous les autres Tunisiens, j'étais donc traité en citoyen de seconde zone, privé de droits politiques, interdit d'accès à la plupart des administrations, bilingue de culture longtemps incertaine, etc. — bref, que l'on se reporte au Portrait du Colonisé. Mais je n'étais pas musulman. Ce qui, dans un pays où tant de groupes humains voisinaient, mais chacun jaloux étroitement de sa physionomie propre, avait une signification considérable. Si j'étais indéniablement un indigène, comme on disait alors, aussi près que possible du Musulman, par l'insupportable misère de nos pauvres, par la langue maternelle (ma propre mère n'a jamais appris le français), par la sensibilité et les moeurs, le goût pour la même musique et les mêmes parfums, par une cuisine presque identique, j'ai tenté passionnément de m'identifier au Français. Dans un grand élan qui m'emportait vers l'Occident, qui me paraissait le parangon de toute civilisation et de toute culture véritables, j'ai d'abord tourné allègrement le dos à l'Orient, choisi irrévocablement la langue française, me suis habillé à l'italienne et ai adopté avec délices jusqu'aux tics des Européens. (En quoi d'ailleurs, j'essayais de réaliser l'une des ambitions de tout Colonisé, avant qu'il ne passe à la révolte.) Mieux encore, ou pire, comme l'on veut, dans cette pyramide de tyranneaux, que j'ai essayé de décrire, et qui constitue le squelette de toute société coloniale, nous nous sommes trouvés juste à un degré plus élevé que nos concitoyens musulmans. Nos privilèges étaient dérisoires mais ils suffisaient à nous donner quelque vague orgueil et à nous faire espérer que nous n'étions plus assimilables à la masse des Colonisés musulmans qui forme la base dernière de la pyramide. Ce qui, soit dit en passant, n'a guère facilité non plus mes relations avec les miens lorsque je me suis avisé de soutenir les Colonisés. Bref, s'il m'a paru tout de même nécessaire de dénoncer la colonisation, bien qu'elle n'ait pas été aussi pesante pour les miens, à cause de cela cependant, j'ai connu ces mouvements contradictoires qui ont agité leurs âmes. Mon propre coeur ne battait-il pas à la vue du petit drapeau bleu-blanc-rouge des bateaux de la Compagnie Générale Transatlantique qui reliait à Marseille le port de Tunis?
Tout cela pour dire que ce portrait du Colonisateur était en partie aussi le mien; un portrait projeté, mettons, au sens des géomètres. Celui du Colonisateur bienveillant en particulier, je me suis inspiré, pour le tracer, d'un groupe de professeurs de philosophie de Tunis, mes collègues et amis, dont la générosité était hors de doute; mais leur impuissance également, hélas, leur impossibilité de se faire entendre de qui que ce soit en colonie. Or, c'était parmi eux que je me sentais le mieux. Alors que je m'évertuais à démontrer les mythes proposés par la Colonisation, pouvais-je approuver complaisamment les contre-mythes surgis au sein du Colonisé? Je ne pouvais que sourire avec eux devant son affirmation, mal assurée, il est vrai, que la musique andalouse était la plus belle du monde; ou au contraire, que l'Européen était foncièrement dur et méchant: à preuve la manière dont il rudoyait ses enfants. Mais le résultat en était la suspicion du Colonisé, malgré leur immense bonne volonté à son égard, et alors qu'ils étaient honnis le bruit, qui avait gagné la Medina, que le Représentant de la France était atteint de folie furieuse.)
Irais-je plus loin? Au fond, même le Pied-Noir, le plus simple de sentiments et de pensée, je le comprenais, si je ne l'approuvais pas. Un homme est ce que fait de lui sa condition objective, je l'ai assez répété. Si j'avais bénéficié davantage de la Colonisation, me disais-je, aurais-je réellement réussi à la condamner aussi vigoureusement? Je veux espérer que oui; mais d'en avoir souffert à peine moins que les autres, m'a déjà rendu plus compréhensif. Bref, le Pied-Noir, le plus têtu, le plus aveugle, a été en somme mon frère à la naissance. La vie nous a traités différemment; il était reconnu fils légitime de la Métropole, héritier du privilège, qu'il allait défendre à n'importe quel prix, même le plus scandaleux; j'étais une espèce de métis de la colonisation, qui comprenait tout le monde, parce qu'il n'était totalement de personne.

Un mot encore, pour clore cette nouvelle présentation déjà trop longue. Ce livre a été accueilli avec autant d'inquiétude et de colère que d'enthousiasme. D'un côté on y a vu une insolente provocation, de  l'autre, un drapeau. Tout le monde était d'accord pour le caractériser comme une arme, un outil de combat contre la colonisation; ce qu'il est devenu, il est vrai. Mais rien ne me paraît plus ridicule que de se targuer d'un courage emprunté et d'exploits que l'on n'a jamais accomplis: j'ai dit ma relative naiveté en rédigeant ce texte; je voulais simplement d'abord comprendre la relation coloniale où j'étais si étroitement engagé. Non que je n'aie pas toujours eu cette philosophie qui sous-entend ma recherche et colore en quelque sorte ma vie: je suis inconditionnellement contre toutes les oppressions; je vois dans l'oppression le fléau majeur de la condition humaine, qui détourne et vicie les meilleures forces de l'homme; opprimé et oppresseur d'ailleurs, car on le verra également : « si la colonisation détruit le Colonisé, elle pourrit le Colonisateur ». Mais tel n'était pas exactement mon propos dans ce livre. L'efficacité de ce texte lui est venue génétiquement en quelque sorte, de la seule vertu de la vérité. C'est qu'il suffisait probablement de décrire avec précision le fait colonial, la manière dont agissait nécessairement le Colonisateur, la lente et inexorable destruction du Colonisé, pour mettre en évidence l'iniquité absolue de la colonisation et, du coup, en dévoiler l'instabilité fondamentale et en prédire la fin.
Le seul mérite que je me reconnaisse donc est d'avoir tenté, par-delà mon propre malaise, de rendre compte d'un aspect insupportable de la réalité humaine, et donc inacceptable, et destiné à provoquer sans cesse des bouleversements coûteux pour tout le monde. Au lieu de lire encore ce livre comme un objet de scandale, je souhaite qu'on examine calmement, au contraire, pourquoi ces conclusions qui se sont imposées à moi, continuent à être spontanément retrouvées par tant d'hommes, dans des situations similaires. N'est-ce pas simplement parce que ces deux Portraits, que j'ai essayé de tracer, sont simplement fidèles à leurs modèles, qui n'ont pas besoin de se reconnaître dans le miroir que je leur tends, pour découvrir tout seuls la conduite la plus efficace dans leur vie de misère? On sait la confusion tenace (qui est bien l'un des signes de notre persistante barbarie, de notre mentalité désespérément magique) entre l'artiste et son sujet. Au lieu de s'irriter des propos des écrivains, et de les accuser de vouloir créer le désordre, qu'ils ne font que décrire et annoncer, on ferait mieux de les écouter plus attentivement et de prendre plus au sérieux leurs avertissements prémonitoires. Car enfin, ne suis-je pas en droit de penser maintenant, après tant de guerres coloniales désastreuses et vaines, alors que la France se fait aujourd'hui le champion de la décolonisation dans le monde, que ce livre aurait pu être utile au Colonisateur aussi bien qu'au Colonisé?

Paris, Février 1966.
Albert Memmi

1. “La colonisation, c'est d'abord une exploitation politico-économique ” (page 173.) Mais j'ai ajouté qu'elle est une relation de peuple à peuple, et non de classe à classe. C'est cela qui constitue, à mon sens, l'aspect sptcifique de l'oppression coloniale (note de 1972).