You are here

Albert Memmi
Portrait du Colonisateur

précédant le Portrait du Colonisé avec une préface de Jean-Paul Sartre
Paris, éd. Corréa, Petite Bibliothèque Payot, Editions de l'Etincelle, 1957, 1973. 180 pages

Préface de Jean-Paul Sartre

Jean-Paul SartreLe Sudiste seul a compétence pour parler de l'esclavage : c'est qu'il connaît le Nègre, les gens du Nord, puritains abstraits, ne connaissent que l'Homme, qui est une entité. Ce beau raisonnement sert encore : à Houston, dans la presse de la Nouvelle-Orléans et puis, comme on est toujours le Nordiste de quelqu'un, en Algérie « française» : les journaux de là-bas nous répètent que le colon seul est qualifié pour parler de la colonie : nous autres, métropolitains, nous n'avons pas son expérience : nous verrons la terre brûlante d'Afrique par ses yeux ou nous n'y verrons que du feu.
Aux personnes que ce chantage intimide, je recommande de lire le Portrait du Colonisé précédé du « Portrait du Colonisateur » : Cette fois, c'est expérience contre expérience : l'auteur, un Tunisien, a raconté dans « La Statue de sel », sa jeunesse amère. Qu'est-il au juste ? Colonisateur ou Colonisé ? Il dirait, lui, ni l'un
ni l'autre : vous direz peut-être : l'un et l'autre : au, fond, cela revient au même. Il appartient à un de ces groupes indigènes mais non musulmans, « plus ou moins avantagés par rapport aux masses colonisées et … refusés … par le groupement colonisateur » qui pourtant ne « décourage pas tout à fait » leurs efforts pour s'intégrer à la société européenne. Unis par une solidarité de fait au sous-prolétariat, séparés de lui par de maigres privilèges, leurs membres vivent dans un malaise perpétuel. Memmi a éprouvé cette double solidarité et ce double refus : le mouvement qui oppose les colons aux colonisés, les « colons qui se refusent » aux « colons qui s'acceptent ». Il l'a si bien compris, parce qu'il l'a senti d'abord comme sa propre contradiction. Il explique fort bien dans son livre que ces déchirures de l'âme, pures intériorisations des conflits sociaux, ne disposent pas à l'action. Mais celui qui en souffre, s'il prend conscience de soi, s'il connaît ses complicités, ses tentations et son exil, peut éclairer les autres en parlant de soi-même : « force négligeable dans la confrontation » ce suspect ne représente personne ; mais, puisqu'il est tout le monde à la fois, il fera le meilleur des témoins.
Mais le livre de Memmi ne raconte pas ; s'il est nourri de souvenirs, il les a tous assimilés : c'est la mise en forme d'une expérience ; entre l'usurpation raciste des colons et la nation future que les colonisés construiront, où « il soupçonne qu'il n'aura pas de place », il essaye de vivre sa particularité en la dépassant vers l'universel. Non pas vers l'Homme, qui n'existe pas encore, mais vers une Raison rigoureuse et qui s'impose à tous. Cet ouvrage sobre et clair se range parmi les « géométries passionnées » : son objectivité calme, c'est de la souffrance et de la colère dépassée.
C'est pour cela, sans doute, qu'on peut lui reprocher une apparence d'idéalisme : en fait, tout est dit. Mais on le chicanera un peu sur l'ordre adopté. Il eût mieux valu, peut-être, montrer le colonialiste et sa victime pareillement étranglés par l'appareil colonial, cette lourde machine qui s'est construite à la fin du Second Empire, sous la Troisième République, et qui, après avoir donné toute satisfaction aux colonisateurs, se retourne encore contre eux et risque de les broyer. En fait, le racisme est inscrit dans le système : la colonie vend bon marché des denrées alimentaires, des produits bruts, elle achète très cher à la métropole des produits manufacturés. Cet étrange commerce n'est profitable aux deux parties que si l'indigène travaille pour rien, ou presque. Ce sous-prolétariat agricole ne peut pas même compter sur l'alliance des Européens les moins favorisés : tous vivent sur lui, y compris ces « petits colons » que les grands propriétaires exploitent mais qui, comparés aux Algériens, sont encore des privilégiés : le revenu moyen du Français d'Algérie est dix fois supérieur à celui du musulman. La tension natt de là. Pour que les salaires et le prix de la vie soient au plus bas) il faut une concurrence très forte entre les travailleurs indigènes, donc que le taux de la natalité s'accroisse ; mais comme les ressources du pays sont limitées par l'usurpation coloniale, pour les mêmes salaires, le niveau de vie musulman baisse sans cesse, la popttlation vit en état de sous-alimentation perpétuelle. La conquête s'est faite par la violence; la surexploitation et l'oppression exigent le maintien de la violence, donc la présence de l'Armée. Il n'y aurait pas là de contradiction si la terreur régnait partout sur la terre : mais le colon jouit là-bas, dans la Métropole, des droits démocratiques que le système colonial refuse aux colonisés : c'est le système, en effet, qui favorise l'accroissement de la population pour abaisser le coût de la main-d'oeuvre, et c'est lui encore qui interdit l'assimilation des indigènes : s'ils avaient le droit de vote, leur supériorité numérique ferait tout éclater à l'instant. Le colonialisme refuse les droits de l'homme à des hommes qu'il a soumis par la violence, qu'il maintient de force dans la misère et l'ignorance, donc, comme dirait Marx, en état de « sous-humanité ». Dans les faits eux-mêmes, dans les institutions, dans la nature des échanges et de la production, le racisme est inscrit ; les statuts politique et social se renforcent mutuellement puisque l'indigène est un sous-homme, la Déclaration des Droits de l'Homme ne le concerne pas ; inversement, puisqu'il n'a pas de droits, il est abandonné sans protection aux forces inhumaines de la nature, aux « lois d'airain » de l'économie. Le racisme est déjà là, porté par la praxis colonialiste, engendré à chaque minttte par l'appareil colonial, soutenu par ces relations de production qui définissent deux sortes d'individus : pour l'un, le privilège et l'humanité ne font qu'un ; il se fait homme par le libre exercice de ses droits ; pour l'autre, l'absence de droit sanctionne sa misère, sa faim chronique, son ignorance, bref sa sous-humanité. J'ai toujours pensé que les idées se dessinent dans les choses et qu'elles sont déjà dans l'homme, quand il les réveille et les exprime pour s'expliquer sa situation. Le « conservatisme » du colon, son « racisme », les rapports ambigus avec la métropole, tout est donné d'abord, avant qu'il les ressuscite dans le « complexe de Néron ».
Memmi me répondrait sans doute qu'il ne dit pas autre chose : je le sais 1 ; du reste c'est lui, peut-être, qui a raison : en exposant ses idées dans l'ordre de la découverte, c'est-à-dire à partir des intentions humaines et des relations vécues, il garantit l'authenticité de son expérience : il a souffert d'abord dans ses rapports avec les autres, dans ses rapports avec lui-même : il a rencontré la structure objective en approfondissant la contradiction qui le déchirait ; et il nous les livre telles quelles, brutes, encore toutes pénétrées de sa subjectivité.
Mais laissons ces chicanes. L'ouvrage établit quelques vérités fortes. D'abord qu'il n'y a ni bons ni mauvais colons : il y a des colonialistes. Parmi eux, quelques-uns refusent leur réalité objective : entraînés par l'appareil colonial, ils font tous les jours en fait ce qu'ils condamnent en rêve et chacun de leurs actes contribue à maintenir l'oppression ; ils ne changeront rien, ne serviront à personme et trouveront leur confort moral dans le malaise, voilà tout.
Les autres — c'est le plus grand nombre — commencent ou finissent par s'accepter.
Memmi a remarquablement décrit la suite de démarches qui les conduit à l' « auto-absolution ». Le conservatisme engendre la sélection des médiocres. Comment peut-elle fonder ses privilèges, cette élite d'usurpateurs conscients de leur médiocrité ? Un seul moyen: abaisser le colonisé pour se grandir, refuser la qualité d'homme aux indigènes, les définir comme de simples privations.
Cela ne sera pas difficile puisque, justement, le système les prive de tout ; la pratique colonialiste a gravé l'idée coloniale dans les choses mêmes ; c'est le mouvement des choses qui désigne à la fois le colon et le colonisé. Ainsi l'oppression se justifie par elle-même: les oppresseurs produisent et maintiennent de force les maux qui rendent, à leurs yeux, l'opprimé de Plus en plus semblable à ce qu'il faudrait qu'il fût pour mériter son sort. Le colon ne peut s'absoudre qu'en poursuivant systématiquement la « déshumanisation » du colonisé, c'est-à-dire en s'identifiant chaque jour un peu plus à l'appareil colonial. La terreur et l'exploitation déshumanisent et l'exploiteur s'autorise de cette déshumanisation pour exploiter davantage. La machine tourne rond ; impossible de distinguer l'idée de la praxis et celle-ci de la nécessité objective. Ces moments du colonialisme tantôt se conditionnent réciproquement et tantôt se confondent. L'oppression, c'est d'abord la haine de l'oppresseur contre l'opprimé. Une seule limite à cette entreprise d'extermtttation: le colonialisme lui-même. C'est ici que le colon rencontre sa propre contradiction : « avec le colonisé disparaîtrait la colonisation, colonisateur compris ». Plus de sous-prolétariat, plus de surexploitation : on retomberait dans les formes ordinaires de l'exploitation capitaliste, les salaires et les prix s'aligneraient sur ceux de la métropole : ce serait la ruine. Le système veut à la fois la mort et la multiplication de ses victimes; toute transformation lui sera fatale : qu'on assimile ou qu'on massacre les indigènes, le coût de la main-d'oeuvre ne cessera de monter. La lourde machine maintient entre la vie et la mort — toujours plus près de la mort que de la vie — ceux qui sont contraints de la mouvoir; une idéologie pétrifiée s'applique à considérer des hommes comme des bêtes qui parlent. Vainement : pour leur donner des ordres, fût-ce les plus durs, les plus insultants, il faut commencer par les reconnaître : et comme on ne peut les surveiller sans cesse, il faut bien se résoudre à leur faire confiance : nul ne peut traiter un homme « comme un chien », s'il ne le tient d'abord pour un homme. L'impossible déshumanisation de l'opprimé se retourne et devient l'aliénation de l'oppresseur: c'est lui, c'est lui-même qui ressuscite par son moindre geste l'humanité qu'il veut détruire : et, comme il la nie chez les autres, il la retrouve partout comme une force ennemie. Pour y échapper, il faut qu'il se minéralise, qu'il se donne la consistance opaque et l'imperméabilité du roc, bref qu'il se « déshumanise » à son tour.
Une impitoyable réciprocité rive le colonisateur au  colonisé, son produit et son destin. Memmi l'a fortement marquée ; nous découvrons avec lui que le système colonial est une forme en mouvement, née vers le milieu du siècle dernier et qui produira d'elle-même sa propre destruction : voici longtemps déjà qu'elle coûte aux métropoles plus qu'elle ne leur rapporte : la France est écrasée sous le poids de l'Algérie et nous savons à présent que nous abandonnerons la guerre, sans victoire ni défaite, quand nous serons trop pauvres pour la payer. Mais, avant tout, c'est la rigidité mécanique de l'appareil qui est en train de le détraquer : les anciennes structures sociales sont pulvérisées, les indigènes « atomisés », mais la société coloniale ne peut les intégrer sans se détruire : il faudra donc qu'ils retrouvent leur unité contre elle. Ces exclus revendiqueront leur exclusion sous le nom de personnalité nationale : c'est le colonialisme qui crée le patriotisme des colonisés.
Maintenus par un système oppressif au niveau de la bête, on ne leur donne aucun droit, pas même celui de vivre, et leur condition empire chaque jour : quand un peuple n'a d'autre ressource que de choisir son genre de mort, quand il n'a reçu de ses oppresseurs qu'un seul cadeau, le désespoir, qu'est-ce qui lui reste à perdre ? C'est son malheur qui deviendra son courage ; cet éternel refus que la colonisation lui oppose, il en fera le refus absolu de la colonisation. Le secret du prolétariat, a dit Marx un jour, c'est qu'il porte en lui la destruction de la société bourgeoise. Il faut savoir gré à Memmi de nous avoir rappelé que le colonisé a lui aussi son secret, et que nous assistons à l'atroce agonie du colonialisme.

Jean-Paul Sartre.

Note
1. N'écrit-il pas : « La situation coloniale fabrique des colonialistes comme elle fabrique des colonisés ? » (page 85). Toute la différence entre nous vient peut-être de ce qu'il voit une situation là où je vois un systême.