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Albert Memmi
Portrait du Colonisateur

précédant le Portrait du Colonisé avec une préface de Jean-Paul Sartre
Paris, éd. Corréa, Petite Bibliothèque Payot, Editions de l'Etincelle, 1957, 1973. 180 pages

Note de l'Editeur

Le destin de ce livre a été singulier. Écrit avant la guerre d'Algérie, il décrivait avec précision la physionomie et la conduite du Colonisateur et du Colonisé, et le drame qui les liait l'un à l'autre. De la peinture rigoureuse de ce duo, il concluait qu'il n'y avait pas d'issue à la colonisation, sinon son éclatement et l'indépendance des Colonisés. Les esprits encore peu préparés à cette solution radicale, il parut délirant, même à gauche. Un grand hebdomadaire parisien, qui a fait depuis beaucoup de chemin, notait avec effroi : « On se félicitera que les leaders des peuPles colonisés soient des hommes d'action et non des philosophes. Bourguiba, Mohammed V, Houphouët-Boigny, Allal el Fassi tiennent un autre langage et ont, des intérêts de leurs peuples, une autre conception. »
Puis les événements se précipitèrent, en Algérie, en Afrique noire et ailleurs. Et tout ce que Memmi avait décrit et prédit se révéla exact " y compris les brèves et denses pages de la fin, où il annonçait les premières réactions probables des Colonisés, sitôt l'indépendance obtenue. Peu à peu, on prit l'habitude de se référer, plus ou moins ouvertement, à ce texte, qui a servi de modèle ou de point de déPart à des dizaines d'autres.
Pour tous ceux qui voulaient comprendre les relations entre le Colonisateur et le Colonisé, il devint une espèce de classique. Aujourd'hui, il est commenté dans plusieurs facultés, en particulier dans les Universités noires. Léopold Sédar Senghor, Président de la République du Sénégal et poète réputé, écrivait :

« Le livre d'Albert Memmi constituera comme un document auquel les historiens de la Colonisation auront à se référer… »

Et Alioune Diop, Président de la Société africaine de Culture:

« Nous considérons que ce Portrait est le meilleur des ouvrages connus sur la psychologie coloniale. »

On lira enfin la préface où Jean-Paul Sartre affirme que dans ce livre: « Tout est dit. »
Si l'on a soin de compléter la lecture du Portrait du Colonisé par celle de L'Homme dominé, on verra que Memmi a, en outre, révélé définitivement les mécanismes communs à la plupart des oppressions, n'importe où dans le monde. A travers la diversité des expériences vécues, les mêmes thèmes reviennent en effet, les mêmes attitudes et les mêmes conduites.

« En tant qu'homme de couleur qui a vécu l'expérience raciale aux États-Unis, lui écrivait un écrivain américain, il m'est facile de m'identifier avec le Colonisé. Je reconnais aussi, sans difficulté, le parallélisme entre la mentalité du Colonisateur et l'attitude raciste des Blancs de mon pays… »

Et ce sera en définitive la véritable originalité historique de cet ouvrage : par-delà la justesse des différents traits qui composent les Physionomies du Colonisateur et du Colonisé, le mérite de l'auteur est d'avoir montré la cohérence de chaque figure, ainsi que la nécessité de la relation qui enchaîne l'un à l'autre les deux partenaires de toute oppression :

« La colonisation fabrique des colonisés comme elle fabrique des colonisateurs. »

(1) Les premiers extraits en sont parus dans Les Temps Modernes et dans Esprit.