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Albert Memmi
Portrait du Colonisateur

précédant le Portrait du Colonisé avec une préface de Jean-Paul Sartre
Paris, éd. Corréa, Petite Bibliothèque Payot, Editions de l'Etincelle, 1957, 1973. 180 pages

Le transfuge

Ses difficultés mêmes, par ailleurs, cette hésitation qui ressemble curieusement, vue de l'extérieur, à du repentir, l'excluent davantage encore ; le laissent suspect, non seulement aux yeux du colonisé mais aussi auprès des gens de la gauche métropolitaine ; ce dont il souffre le plus. Il s'est coupé des Européens de la colonie mais il l'a voulu, il méprise leurs injures, il en tire même orgueil. Mais les gens de gauche sont les véritables siens, les juges qu'il se donne, auprès de qui il tient à justifier sa vie en colonie. Or ses pairs et ses juges ne le comprennent guère ; la moindre de ses timides réserves ne soulève que méfiance et indignation. Eh quoi, lui disent-ils, un peuple attend, qui souffre de faim, de maladie et de mépris, un enfant sur quatre meurt dans sa première année, et, lui, demande des assurances sur les moyens et la fin ! Que de conditions ne pose-t-il pas à sa collaboration ! Il s'agit bien dans cette affaire d'éthique et d'idéologie ! la seule tâche pour le moment est de libérer ce peuple. Quant à l'avenir il sera toujours temps de s'en occuper lorsqu'il se fera présent. Pourtant, insiste-t-il, on peut déjà prévoir la physionomie de l'après-libération… On le fera taire avec un argument décisif — en ceci qu'il est un refus pur et simple d'envisager cet avenir — on lui dira que le destin du colonisé ne le regarde pas, ce que le colonisé fera de sa liberté ne concerne que lui.
C'est alors qu'il ne comprend plus du tout. S'il veut aider le colonisé, c'est justement parce que son destin le regarde, parce que leurs destins se recoupent, se concernent l'un l'autre, parce qu'il espère continuer à vivre en colonie. Il ne peut s'empêcher de penser avec amertume que l'attitude des gens de gauche en métropole est bien abstraite. Bien sûr, à l'époque de la résistance contre les nazis, la seule tâche qui s'imposait et unissait tous les combattants était la libération. Mais tous luttaient aussi pour un certain avenir politique. Si l'on avait assuré les groupes de gauche par exemple que le régime futur serait théocratique et autoritaire, ou les groupes de droite qu'il serait communiste, s'ils avaient compris que pour des raisons sociologiques impérieuses ils seraient écrasés après la lutte, auraient-ils continué les uns et les autres à se battre ? Peut-être ; mais aurait-on trouvé leurs hésitations, leurs inquiétudes tellement scandaleuses ? Le colonisateur de gauche se demande s'il n'a pas péché par orgueil en croyant le socialisme exportable et le marxisme universel. Dans cette affaire, il l'avoue, il se croyait le droit de défendre sa conception du monde d'après laquelle il espérait régler sa vie.
Mais encore un coup : puisque tout le monde semble d'accord, la gauche métropolitaine et le colonisé (rejoignant curieusement là-dessus le colonialiste, lequel affirme l'hétérogénéité des mentalités), puisque tout le monde lui crie « bonsoir Basile ! » il se soumettra. Il soutiendra la libération inconditionnelle des colonisés, avec les moyens dont ils se servent, et l'avenir qu'ils semblent s'être choisi. Un journaliste du meilleur hebdomadaire de la gauche française a fini par admettre que la condition humaine puisse signifier le Coran et la Ligue arabe. Le Coran, soit ; mais la Ligue arabe ! la juste cause d'un peuple doit-elle impliquer ses mystifications et ses erreurs ? Pour ne pas être exclu ou suspect, le colonisateur de gauche acceptera cependant tous les thèmes idéologiques des colonisés en lutte : il oubliera provisoirement qu'il est de gauche.
En a-t-il fini ? Rien n'est moins sûr. Car pour réussir à devenir un transfuge, comme il s'y est résolu enfin, il ne suffit pas d'accepter totalement ceux dont on souhaite être adopté, il faut encore être adopté par eux.
Le premier point n'allait pas sans difficultés ni contradiction grave, puisqu'il lui fallait abandonner ce pourquoi il faisait tant d'efforts, c 'est-à-dire ses valeurs politiques. Ni sans une quasi-utopie, dont nous nous sommes accordé la possibilité. L'intellectuel ou le bourgeois progressiste peut souhaiter que s'émousse un jour ce qui le sépare de ses camarades de lutte ; ce sont des caractéristiques de classe auxquelles il renoncerait volontiers. Mais on n'aspire pas sérieusement à changer de langue, de moeurs, d'appartenance religieuse, etc., même pour le calme de sa conscience, ni même pour sa sécurité matérielle.
Le deuxième point n'est pas plus aisé. Pour qu'il s'insère véritablement dans le contexte de la lutte coloniale, il ne suffit pas de sa totale bonne volonté, il faut encore que son adoption par le colonisé soit possible : or il soupçonne qu'il n'aura pas de Place dans la future nation. Ce sera la dernière découverte, la plus bouleversante pour le colonisateur de gauche, celle qu'il fait souvent à la veille de la libération des colonisés, alors qu'en vérité elle était prévisible dès le départ.
Pour comprendre ce point, il faut avoir en tête ce trait essentiel de la nature du fait colonial : la situation coloniale est relation de peuple à peuple. Or, il fait partie du peuple oppresseur et sera, qu'il le veuille ou non, condamné à partager son destin, comme il en a partagé la fortune. Si les siens, les colonisateurs, devaient un jour être chassés de la colonie, le colonisé ne fera probablement pas d'exception pour lui ; s'il pouvait continuer à vivre au milieu des colonisés, comme un étranger toléré, il supporterait, avec les anciens colonisateurs, la rancune d'un peuple autrefois brimé par eux ; si la puissance de la métropole devait au contraire durer en colonie, il continuerait à récolter sa part de haine, malgré ses manüestations de bonne volonté. A vrai dire, le style d'une colonisation ne dépend pas d'un ou de quelques individus généreux ou lucides. Les relations coloniales ne relèvent pas de la bonne volonté ou du geste individuel ; elles existaient avant son arrivée ou sa naissance ; qu'i1 les accepte ou les refuse ne les changera pas profondément ; ce sont elles au contraire qui, comme toute institution, déterminent a priori sa place et celle du colonisé et, en définitive, leurs véritables rapports. Il aura .beau se rassurer : « J'ai toujours été ceci ou cela avec les colonisés », il soupçonne, ne serait-il aucunement coupable comme individu, qu'il participe d'une responsabilité collective, en tant- que membre d'un groupe national oppresseur. Opprimés en tant que groupe, les colonisés adoptent fatalement une forme de libération nationale et ethnique d'où il ne peut qu'être exclu.
Comment s'empêcherait-il de penser, une fois de plus, que cette lutte n'est pas la sienne ? Pourquoi lutterait-il pour un ordre social où il comprend, accepte et décide qu'il n'y aura pas de place pour lui… ?