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Albert Memmi
Portrait du Colonisateur

précédant le Portrait du Colonisé avec une préface de Jean-Paul Sartre
Paris, éd. Corréa, Petite Bibliothèque Payot, Editions de l'Etincelle, 1957, 1973. 180 pages

Le nationalisme et la gauche

Nous touchons là à l'un des chapitres les plus curieux de l'histoire de la gauche contemporaine (si on avait osé l'écrire) et qu'on pourrait intituler le nationalisme et la gauche. L' attitude politique de l'homme de gauche à l'égard du problème colonial en serait un paragraphe ; les relations humaines vécues par le colonisateur de gauche, la manière dont il refuse et vit la colonisation en formerait un autre.
Il existe un incontestable malaise de la gauche européenne en face du nationalisme. Le socialisme s'est voulu, depuis si longtemps déjà, de vocation internationaliste que cette tradition a semblé définitivement liée à sa doctrine, faire partie de ses principes fondamentaux. Chez les hommes de gauche de ma génération, le mot de nationaliste provoque encore une réaction de méfiance sinon d'hostilité. Lorsque l'U.R.S.S., « patrie internationale » du socialisme, se posa en nation — pour des raisons qu'il serait long d'examiner ici —, ses raisons ne parurent guère convaincantes à beaucoup de ses admirateurs les plus dévoués. Dernièrement, on s'en souvient, les gouvernements des peuples menacés par le nazisme ont fait appel , après une brève hésitation, aux ripostes nationales, un peu oubliées. Cette fois, les partis ouvriers, préparés par l'exemple russe, le danger étant imminent, ayant découvert que le sentiment national restait puissant parmi leurs troupes, ont répondu et collaboré à cet appel. Le parti communiste français l'a même repris à son compte et s'est revendiqué comme « parti national » réhabilitant le drapeau tricolore et la Marseillaise. Et c'est encore cette tactique — ou ce renouveau —  qui a prévalu après la guerre, contre l'investissement de ces vieilles nations par la jeune Amérique. Au lieu de se battre au nom de l'idéologie socialiste contre un danger capitaliste, les partis communistes, et une grande partie de la gauche, ont préféré opposer une entité nationale à une autre entité nationale, assimilant assez fâcheusement Américains et capitalistes. De tout cela, il a résulté une gêne certaine dans l'attitude socialiste à l'égard du nationalisme, un flottement dans l'idéologie des partis ouvriers. La réserve des journalistes et des essayistes de gauche devant ce problème est, à cet égard, fort significative. Ils l'envisagent le moins possible ; ils n'osent ni le condamner ni l'approuver ; ils ne savent comment ni s'ils veulent l'intégrer, le faire passer dans leur compréhension de l'avenir historique. En un mot, la gauche actuelle est dépaysée devant le nationalisme.
Or, pour de multiples causes, historiques, sociologiques et psychologiques, la lutte des colonisés pour leur libération a pris une physionomie nationale et nationaliste accusée. Si la gauche européenne ne peut qu'approuver) encourager et soutenir cette lutte, comme tout espoir de liberté, elle éprouve une hésitation très profonde, une inquiétude réelle devant la forme nationaliste de ces tentatives de libération. Il y a plus : le renouveau nationaliste des partis ouvriers est surtout une forme pour un même contenu socialiste. Tout se passe comme si la libération sociale, qui reste le but ultime, faisait un avatar à forme nationale plus ou moins durable ; simplement les Internationales avaient enterré trop tôt les nations. Or l'homme de gauche n'aperçoit pas toujours avec une évidence suffisante le contenu social prochain de la lutte des colonisés nationalistes. En bref, l'homme de gauche ne retrouve dans la lutte du colonisé, qu'il soutient à priori, ni les moyens traditionnels ni les buts derniers de cette gauche dont il fait partie. Et bien entendu, cette inquiétude, ce dépaysement sont singulièrement aggravés chez le colonisateur de gauche, c'est-à-dire l'homme de gauche qui vit en colonie et fait ménage quotidien avec ce nationalisme.
Prenons un exemple parmi les moyens utilisés : dans cette lutte : le terrorisme. On sait que la tradition de gauche condamne le terrorisme et l'assassinat politique. Lorsque les colonisés en vinrent à les employer, l'embarras du colonisateur de gauche fut très grave. Il s'efforce de les détacher de l'action volontaire du colonisé, d'en faire un épiphénomène de sa lutte : ce sont, assure-t-il, des explosions spontanées de masses trop longtemps opprimées, ou mieux des agissements d'éléments instables, douteux, difficilement contrôlables par la tête du mouvement. Bien rares furent ceux, même en Europe, qui aperçurent et admirent, osèrent dire que l'écrasement du colonisé était tel, telle était la disproportion des forces, qu'il en était venu, moralement à tort ou à raison, à utiliser volontairement ces moyens. Le colonisateur de gauche avait beau faire des efforts, certains actes lui parurent incompréhensibles, scandaleux et politiquement absurdes ; par exemple la mort d'enfants ou d' étrangers à la lutte, ou même de colonisés qui, sans s'opposer au fond, désapprouvaient tel détail de l'entreprise. Au début, il fut tellement troublé qu'il ne trouvait pas mieux que de nier de tels actes ; ils ne pouvaient trouver aucune place, . en effet, dans sa perspective du problème. Que ce soit la cruauté de l'oppression qui explique l'aveuglement de la réaction lui parut à peine un argument : il ne peut approuver chez le colonisé ce qu'il combat dans la colonisation, ce pourquoi précisément il condamne la colonisation.
Puis, après avoir soupçonné à chaque fois la nouvelle d'être fausse, il dit, en désespoir de cause, que de tels agissements sont des erreurs, c'est-à-dire qu'ils ne devraient pas faire partie de l'essence du mouvement. Les chefs certainement les désapprouvent, affirme-t-il courageusement. Un journaliste qui a toujours soutenu la cause des colonisés, las d'attendre des condamnations qui ne venaient pas, finit un jour par mettre publiquement en demeure certains chefs de prendre position contre les attentats. Bien entendu, il ne reçut aucune réponse ; il n'eut pas la naïveté supplémentaire d'insister.
Devant ce silence, que restait-il à faire ? A interpréter. Il se mit à s'expliquer le phénomène, à l'expliquer aux autres, au mieux de son malaise : mais jamais, notons-le, à le justifier. Les chefs, ajoute-t-il maintenant, ne peuvent pas parler, ils ne parleront pas, mais ils n'en pensent pas moins. Il aurait accepté avec soulagement, avec joie, le moindre signe d'intelligence. Et comme ces signes ne peuvent pas venir, il se trouve placé devant une alternative redoutable ; ou, assimilant la situation coloniale à n'importe quelle autre, il doit lui appliquer les mêmes schèmes, la juger et juger le colonisé suivant ses valeurs traditionnelles, ou considérer la conjoncture coloniale comme originale et renoncer à ses habitudes de pensée politique, à ses valeurs, c'est-à-dire précisément à ce qui l'a poussé à prendre parti. En somme, ou il ne reconnaît pas le colonisé, ou il ne se reconnaît plus. Cependant, ne pouvant se résoudre à choisir une de ces voies, il reste au carrefour et s'élève dans les airs : il prête aux uns et aux autres des arrièrepensées à sa convenance, reconstruit un colonisé suivant ses voeux ; bref il se met à fabuler.
Il n'est pas moins troublé sur l'avenir de cette libération, du moins sur son avenir prochain. Il est fréquent que la future nation, qui se devine, s'affirme déjà par-delà la lutte, se vent religieuse par exemple ou ne révèle aucun souci de la liberté. Là encore il n'y a d'autre issue que de lui supposer une pensée cachée, plus hardie et plus généreuse : dans le fond de leur coeur, tous les combattants lucides et responsables sont autre chose que des théocrates, ont le goût et la vénération de la liberté. C'est la conjoncture qui leur impose de déguiser leurs vrais sentiments ; la foi étant trop vive encore chez les masses colonisées, ils doivent en tenir compte. Ils ne manifestent pas de préoccupations démocratiques ? Obligés d'accepter tous les concours, ils évitent ainsi de heurter les possédants, bourgeois et féodaux.
Cependant les faits indociles ne viennent presque jamais se ranger à la place que leur assignent ses hypothèses ; et le malaise du colonisateur de gauche reste vivace, toujours renaissant. Les chefs colonisés ne peuvent pas fronder les sentiments religieux de leurs troupes, il l'a admis, mais de là à s'en servir ! Ces proclamations au nom de Dieu, le concept de guerre sainte, par exemple, le dépayse, l'effraye. Est-ce vraiment pure tactique ? Comment ne pas constater que la plupart des nations ex-colonisées s'empressent, aussitôt libres, d'inscrire la religion dans leur constitution ? Que leurs polices, leurs juridictions naissantes ne ressemblent guère aux prémisses de la liberté et de la démocratie que le colonisateur de gauche attendait ?
Alors, tremblant au fond de lui-même de se tromper une fois de plus, il reculera encore d'un pas, il fera un pari, sur un avenir un peu plus lointain : Plus tard, assurément, il surgira du sein de ces peuples, des guides qui exprimeront leurs besoins non mystifiés, qui défendront leurs véritables intérêts, en accord avec les impératifs moraux (et socialistes) de l'histoire. Il était inévitable que seuls les bourgeois et les féodaux, qui ont pu faire quelques études, fournissent des cadres et impriment cette allure au mouvement. Plus tard les colonisés se débarrasseront de la xénophobie et des tentations racistes, que le colonisateur de gauche discerne non sans inquiétude. Réaction inévitable au racisme et à la xénophobie du colonisateur ; il faut attendre que disparaissent le colonialisme et les plaies qu'il a laissées dans la chair des colonisés. Plus tard, ils se débarrasseront de l' obscurantisme religieux …
Mais en attendant, sur le sens .du combat immédiat, le colonisateur de gauche ne peut que rester divisé. Etre de gauche, pour lui, ne signifie pas seulement accepter et aider la libération nationale des peuples, mais aussi la démocratie politique et la liberté, la démocratie économique et la justice, le refus de la xénophobie raciste et l'universalité, le progrès matériel et spirituel. Et si toute gauche véritable doit souhaiter et aider la promotion nationale des peuples, c'est aussi, pour ne pas dire surtout, parce que cette promotion signifie tout cela. Si le colonisateur de gauche refuse la colonisation et se refuse comme colonisateur, c'est au nom de cet idéal. Or il découvre qu'il n'y a pas de liaison entre la libération des colonisés et l' application d'un programme de gauche. Mieux encore, qu'il aide peut-être à la naissance d'un ordre social où il n'y a pas de place pour un homme de gauche en tant que tel, du moins dans un avenir prochain.
Il arrive même que pour des raisons diverses — pour se ménager la sympathie de puissances réactionnaires, pour réaliser une union nationale ou par conviction — les mouvements de libération bannissent dès maintenant l'idéologie de la gauche et refusent systématiquement son aide, la mettant ainsi dans un insupportable embarras, la condamnant à la stérilité. Alors, en tant que militant de gauche, le colonisateur se trouve même pratiquement exclu du mouvement de libération coloniale.