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Albert Memmi
Portrait du Colonisateur

précédant le Portrait du Colonisé avec une préface de Jean-Paul Sartre
Paris, éd. Corréa, Petite Bibliothèque Payot, Editions de l'Etincelle, 1957, 1973. 180 pages

Autres mystifiés de la colonisation

Et c'est encore leur situation concrète, économique, psychologique, dans le complexe colonial, par rapport aux colonisés d'une part, aux colonisateurs d'autre part, qui rendra compte de la physionomie des autres groupes humains ; ceux qui ne sont ni colonisateurs ni colonisés. Les nationaux des autres puissances (Italiens, Maltais de Tunisie) , les candidats à l'assimilation (la majorité des Juifs), les assimilés de fraîche date (Corses en Tunisie, Espagnols en Algérie). On peut y ajouter les agents de l'autorité recrutés parmi les colonisés eux-mêmes.
La pauvreté des Italiens ou des Maltais est telle qu'il peut sembler risible de parler à leur sujet de privilèges. Pourtant, s'ils sont souvent misérables, les petites miettes qu'on leur accorde sans y penser, contribuent à les différencier, à les séparer sérieusement des colonisés. Plus ou moins avantagés par rapport aux masses colonisées, ils ont tendance à établir avec elles des relations du style colonisateur-colonisé. En même temps, ne coïncidant pas avec le groupement colonisateur, n'en ayant pas le même rôle dans le complexe colonial, ils s'en distinguent chacun à leur manière.
Toutes ces nuances sont aisément lisibles dans l'analyse de leurs relations avec le fait colonial. Si les Italiens de Tunisie ont toujours envié aux Français leurs privilèges juridiques et administratifs, ils sont tout de même en meilleure posture que les colonisés. Ils sont protégés par des lois internationales et un consulat fort présent, sous le constant regard d'une métropole attentive. Souvent, loin d'être refusés par le colonisateur, ce sont eux qui hésitent entre l'assimilation et la fidélité à leur patrie. Enfin, une même origine européenne, une religion commune, une majorité de traits de moeurs identiques les rapprochent sentimentalement du colonisateur. Il résulte de tout cela des avantages certains, que ne possède certes pas le colonisé : une embauche plus aisée, une insécurité moins grande contre la totale misère et la maladie, une scolarisation moins · précaire ; quelques égards enfin · de la part du colonisateur, une dignité à peu près respectée. On comprendra que, pour déshérités qu'ils soient dans l'absolu, ils auront vis-à-vis du colonisé plusieurs conduites communes avec le colonisateur.
Contre-épreuve : ne bénéficiant de la colonisation que par emprunt, par leur cousinage avec le colonisateur, les Italiens sont bien moins éloignés des colonisés que ne le sont les Français. Ils n'ont pas avec eux ces relations guindées, formelles, ce ton. qui sent toujours le maître s'adressant à l'esclave, dont ne peut se débarrasser tout à fait le Français. Contrairement aux Français, les Italiens parlent presque tous la langue des colonisés, contractent avec eux des amitiés durables et même, signe particulièrement révélateur, des mariages mixtes. En somme, n'y trouvant pas grand intérêt, les Italiens ne maintiennent pas une grande distance entre eux et les colonisés. La même analyse serait valable, à quelques nuances près, pour les Maltais.
La situation des Israélites — éternels candidats hésitants et refusés à l'assimilation — peut être envisagée dans une perspective similaire. Leur ambition constante, et combien justifiée, est d'échapper à leur condition de colonisé, charge supplémentaire dans un bilan déjà lourd. Pour cela, ils s'efforcent de ressembler au colonisateur, dans l'espoir avoué qu'il cesse de les reconnaître différents de lui. D'où leurs efforts pour oublier le passé, pour changer d'habitudes collectives, leur adoption enthousiaste de la langue, de la culture et des moeurs occidentales. Mais si le colonisateur ne décourage pas toujours ouvertement ces candidats à sa ressemblance, il ne leur a jamais permis non plus de la réussir. Ils vivent ainsi une pénible et constante ambiguïté ; refusés par le colonisateur, ils partagent en partie la situation concrète du colonisé, ont avec lui des solidarités de fait ; par ailleurs, ils refusent les valeurs de colonisé comme appartenant à un monde déchu, auquel ils espèrent échapper avec le temps.
Les assimilés de fraîche date se situent généralement bien au-delà du colonisateur moyen. Ils pratiquent une surenchère colonisatrice ; étalent un mépris orgueilleux du colonisé et rappellent avec insistance leur noblesse d'emprunt, que vient démentir souvent une brutalité roturière et leur avidité. Trop étonnés encore de leurs privilèges, ils les savourent et les défendent avec inquiétude et âpreté. Et lorsque la colonisation vient à être en péril, ils lui fournissent ses défenseurs les plus dynamiques, ses troupes de choc, et quelquefois ses provocateurs.
Les agents de l'autorité, cadres, caids, policiers, etc., recrutés parmi les colonisés, forment une catégorie de colonisés qui prétend échapper à sa condition politique et sociale. Mais choisissant de se mettre pour cela au service du colonisateur et de défendre exclusivement ses intérêts, ils finissent par en adopter l'idéologie, même à l'égard des leurs et d'eux-mêmes.
Tous enfin, plus ou moins mystifiés, plus ou moins bénéficiaires, abusés au point d'accepter l'injuste système (de le défendre ou de s'y résigner) qui pèse le plus lourdement sur le colonisé. Leur mépris peut n'être qu'une compensation à leur misère, comme l'antisémitisme européen est si souvent un dérivatif commode. Telle l'histoire de la pyramide des tyranneaux : chacun, socialement opprimé par un plus puissant que lui, trouve toujours un moins puissant pour se reposer sur lui, et se faire tyran à son tour. Quelle revanche et quelle fierté pour un petit menuisier non colonisé de cheminer côte à côte avec un manoeuvre arabe portant sur la tête une planche et quelques clous ! Pour tous, il y a au moins cette profonde satisfaction d'être négativement mieux que le colonisé : ils ne sont jamais totalement confondus dans l'abjection où les refoule le fait colonial.